Maryse Condé : "Je mourrai guadeloupéenne "

Maryse Condé, une voix singulière, de Jérôme Sesquin et Françoise Vergès Maryse Condé est une des grandes voix de la littérature francophone. Célébrée aux Etats-Unis où elle a enseigné vingt ans dans les plus grandes universités, elle réside désormais à New York. Elle n’est pas qu’écrivain. Toute sa vie, elle a participé aux luttes contre le racisme et la xénophobie. Elle s’est battue également pour la reconnaissance des mémoires de l’esclavage, des cultures et des littératures créoles.

Citoyenne du monde, elle refuse toute assignation identitaire. Son itinéraire permet de couvrir un demi-siècle d’histoire de la Guadeloupe des années 40, au Paris Noir des années 50, de l’Afrique des indépendances des années 60 à l’Amérique d’Obama du XXIe siècle. Partout, elle a fait entendre sa voix singulière, celle d’une femme noire et écrivain.

Maryse Condé : "Je mourrai guadeloupéenne ", une interview

de Philippe Triay

« La Vie sans fards est peut-être le plus universel de mes livres. En dépit du contexte très précis et des références locales, il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. » (Maryse Condé).

On ne présente plus la romancière guadeloupéenne Maryse Condé. Auteur du célèbre Ségou (en deux volumes publiés en 1984 et 1985) qui l’ont révélée au grand public, et plus récemment, Les belles ténébreuses (Mercure de France, 2008), suivi d’En attendant la montée des eaux (éditions Jean-Claude Lattès, 2010), Maryse Condé se dévoile dans une autobiographie : La vie sans fards (Jean-Claude Lattès, août 2012), où elle évoque ses années passées en Afrique subsaharienne.

On l’aura compris d’après le titre, le livre est sans complaisance. La romancière y évoque ses galères, ses désespoirs amoureux et intimes, ses déceptions, mais également ses passions et son enthousiasme. Et l’on découvre aussi par son prisme l’Afrique, à travers la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Ghana et le Sénégal, un continent complexe, avec ses codes souvent indéchiffrables au profane, ses maux et ses merveilles. La vie sans fards, c’est également le combat quotidien d’une femme, avec quatre enfants, et l’émergence progressive d’un écrivain. Interview.

Paraphrasant Marcel Proust, vous écrivez à propos de l’Afrique, qui tient une place centrale dans votre livre, ceci : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ». Vous avez des regrets ?

Je voulais un peu choquer et provoquer le lecteur en prenant cette phrase de Proust. Mais je voulais aussi briser un mythe. Celui de l’écrivaine militante, engagée, qui adore l’Afrique et défend les grandes causes. J’ai voulu montrer que j’ai tout le temps cherché qui j’étais, sans être sûre d’y être arrivée. J’ai souhaité apporter un peu de correction et d’interrogations à propos de l’histoire trop linéaire et facile que l’on raconte généralement à mon sujet. J’aimais l’Afrique, mais peut-être que je ne l’ai jamais comprise. L’Afrique que j’aimais est sans doute une Afrique que j’ai tout simplement imaginée.

Peut-on caractériser votre ouvrage comme un cheminement identitaire ?

Oui mais ce n’est pas le plus important. C’est moins une Antillaise qui cherche à se trouver en Afrique qu’une femme qui cherche sa place dans le monde, comment et avec qui être heureuse, la place de ses enfants… Une femme qui se pose des questions universelles.

Votre livre aborde également la problématique des relations entre Antillais et Africains…

Je ne suis jamais vraiment arrivée à comprendre le rapport existant entre Afrique et Antilles. Je crois que maintenant la question se pose moins. Les Antillais et les Africains vivent chacun de leur côté, un peu indifférents les uns aux autres. Mais quand j’étais jeune, à la fin des années soixante, tout cela posait un problème. La race, la couleur de peau, quelle importance leur donner ? C’étaient des problèmes que j’affrontais tout le temps et que je pense n’avoir jamais résolus.

C’est en Afrique que vous vous découvrez écrivaine. Et vous dites : « La passion de l’écriture a fondu sur moi presque à mon insu »…

La passion est venue en Afrique mais je pense qu’elle aurait pu venir ailleurs.  Quel que soit l’écrivain, on ne se sait pas toujours pourquoi on écrit. On est obsédé par l’écriture, on ne fait que cela… Ce n’est pas rationnel. C’est une passion qu’on ne sait pas très bien analyser ni gérer. Il faut l’assumer.

Comment définiriez-vous votre identité aujourd’hui, vous qui avez vécu dans le monde entier ?

Je crois que je ne serai jamais rien d’autre qu’une Guadeloupéenne. Une Guadeloupéenne à ma manière, qui parle peu créole, qui réside en partie à New York, qui a visité le monde… Mais au fond de moi, le lieu qui a fait ce que je suis, mes parents, mes souvenirs d’enfance, ont créé quelque chose que ne pourrai jamais modifier. J’aime la Guadeloupe, le pays, la nature, les sons, les images. Je mourrai guadeloupéenne. Une Guadeloupéenne indépendantiste.

"La vie sans fards" de Maryse Condé (Jean-Claude Lattès) août 2012 – 314 pages – 19 euros.

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