Le cahier bleu Journal intime, insoutenable, d’une enfance volée, souillée.

C’est un livre militant, un livre de combat contre la prostitution, l’esclavage sexuel des enfants. Contre l’horreur d’un monde répugnant, qui tolère que partie de sa jeunesse, issue des couches sociales les plus pauvres, soit saccagée à jamais, jetée en pâture à toutes les violences verbales et physiques. Aux vices les plus abjects des notables pervers, des policiers corrompus, des pédophiles, des ivrognes et des drogués, clientèle habituelle de ces petites prostituées, prisonnières d’un univers qui se résume à une cellule étroite, dont la fenêtre est fermée par des barreaux d’acier, un lit puant de crasse sur lequel les hommes éteignent leurs envies, sans parvenir à se défaire jamais de leur noirceur d’âme. Et une porte qui s’ouvre et se ferme dix à douze fois par jour.

L’auteur de cet ouvrage hallucinant de vérité et combien nécessaire, Mr. James A. Levine, est professeur émérite, dans la célèbre clinique de Mayo aux USA. Mandaté par les Nations unies pour enquêter sur le travail des enfants dans les pays émergents, il a vu un jour, alors qu’il se trouvait dans la sordide rue des Cages à Bombay, une petite fille en sari rose qui écrivait dans un cahier bleu. D’où le titre du livre dont je vais traiter ci-dessous, qu’il nous a paru impossible de passer sous silence, tant mes amis et moi-même, pourtant sensibilisés depuis si longtemps, à ces insupportables misères d’enfants que nous ne cessons de dénoncer, avons été bouleversés à sa lecture. La petite Batuk a neuf ans lorsque son père, un paysan pauvre du Madya Pradesh, la vend à un bordel d’enfants de Common Street, à Bombay. Six ans plus tard, elle parvient à subtiliser un crayon, tombé de l’oreille de Mamaki Briila, la mère maquerelle surnommée Hippo  » dont les seins sont deux sacs géants et le derrière aussi large qu’une rue « . Dès lors, considérant que celui-ci  » qui a rebondi deux fois avant de s’arrêter, lui appartient par décret divin  » la petite, jour après jour, se met à écrire en cachette, confiant pêle-mêle aux pages de son cahier bleu, les souvenirs de tant de merveilleux moments passés dans son village, et les pires de son esclavage sexuel.

Cette forme d’écriture très particulière qui est à la fois celle d’une enfant, dont on devine l’intelligence innée, la curiosité, l’espièglerie, et celle d’une adolescente devenue trop tôt adulte, marquée, blessée à jamais par la vie qui lui a été imposée, qui tente de s’en protéger en s’inventant toutes sortes de héros imaginaires, à l’image de ceux qui peuplent les contes de fées. La force de ce récit terrible qui nous interpelle, nous confronte à la réalité de l’enfer quotidien vécu par ces petites prostituées, est qu’il est également, incroyablement poétique et parsemé de métaphores. Batuk écrit avec son crayon  » qu’elle taille avec la vivacité de son esprit « . Et se remémore sa vie, ses jeux d’enfant dans son village natal de Dreepah-Jil. Elle pouvait rester des heures au soleil, assise sur un rocher sans bouger, à attendre qu’un lézard apparaisse. Elle utilisait alors  » son esprit  » pour communiquer avec lui sur un ton apaisant, puis elle bondissait pour le saisir, avec tant de force parfois qu’elle le tuait.  » Dans ce cas, tel était son destin « . Six ans plus tard, elle écrit dans son cahier  » Dans cette petite cellule sombre, par la force de ma volonté, j’ai libéré mon âme de mon corps « .

A l’âge de sept ans, cette fillette est atteinte de tuberculose, décelée trop tardivement par un médecin, qui de l’avis de tous les habitants du village, n’est rien d’autre  » qu’un charlatan et un escroc, dont plusieurs pensaient qu’il n’était même pas docteur « . Après cinq jours de fièvre et de quintes de toux toujours plus violentes, il a été décidé de l’emmener à la clinique de la mission de Bhopal, à un jour de route de chariot tiré par un bœuf, où en raison de son état alarmant, elle a été admise  » dans le service, lequel n’était en fait qu’un grand poulailler reconverti en dortoir pour les malades « . Un lieu de toutes les souffrances ouvert aux pauvres, dont beaucoup venaient ici vivre leurs derniers instants. Sur le lit voisin de la petite tuberculeuse  » gisait une vieille femme presque nue, qui avait l’air d’être sur le point d’accoucher, et dont le pouls s’est arrêté quelques jours plus tard. Dans l’heure qui a suivi, elle avait disparu, enroulée dans une bâche « .Une autre qui avait été amputée du pied gauche, infecté par la maladie du sucre  » ne semblait pas dérangée par le fait de savoir que celui-ci avait été jeté dans une poubelle « . Dans cette mission, il y avait un prêtre, le père Matthew  » avec son livre et sa croix  » qui venait chaque jour parler aux malades, pour tenter bien inutilement de les réconforter  » puisque personne ne le comprenait  » avant de leur distribuer  » un morceau de pain et un jus de fruit « . Et chaque jour le docteur de la clinique, qui menait la parade du personnel médical, venait  » écouter le dos de la petite malade, avec ses oreilles en caoutchouc « . Celle-ci n’ayant jamais de visites, passait son temps à apprendre à lire, grâce aux petits livres imagés que lui apportait Hita, une infirmière qui l’avait prise en sympathie, et qui lorsqu’elle avait un peu de temps, s’asseyait sur le lit de la fillette et lui faisait répéter « lapin, brouette  » jusqu’à ce que la petite, toute fière, parvienne quelques jours plus tard, à lire au père Matthew ébahi, toute  » l’histoire de ce lapin, qui remontait le moral de son amie la brouette, en l’aidant à se rendre plus utile « . Le prêtre avait alors décidé qu’un professeur, Mr. Chophra, viendrait 3 fois par semaine apprendre à lire à cette enfant, jusqu’à la fin de son séjour de douze semaines à la clinique. C’est ainsi que la petite tuberculeuse a débuté sa scolarité.  » Dans un grand poulailler reconverti en dortoir  » entourée de malades miséreux, n’ayant pu trouver d’autre asile que celui-ci, de grabataires squelettiques, d’agonisants dont le pouls pouvait s’arrêter à chaque instant et  » qui disparaissaient très vite, enroulés dans une bâche « . Il faut s’imaginer cette enfant, si petite encore, si fragile, assise sur son lit en train de fouiller les mots, de deviner leur sens, de chercher à les relier pour en faire de petites phrases, puis de plus grandes. Des heures à tenter d’écrire, dès le lever du jour, jusqu’à ce que la nuit la plus noire vienne écraser ce mouroir de râles, de peurs et de pleurs.

Il faudrait faire lire ce livre à tant de jeunes occidentaux issus des classes aisées, toujours insatisfaits de tout, éternellement préoccupés par leurs petits problèmes, auxquels ils attachent une importance très exagérée, et qui, passez-moi l’expression, nous emmerdent avec leurs états d’âme de gosses trop bien nourris  » leurs fringues de marque et leur moi surdimensionné « . Après avoir lu  » Le cahier bleu  » ils auraient pleinement conscience que dans les pays du Tiers-Monde, des millions de petits enfants privés de scolarité, sont quotidiennement exploités, frappés, vendus. Les uns dès l’âge de six ans travaillent pieds nus dans la boue, à la fabrication de briques de construction, d’autres sont confinés dans des caves puantes où des ateliers, à taper le métal qui sera utilisé pour l’artisanat, d’autres encore sont employés comme creuseurs dans les mines, sans aucune protection contre la poussière qui leur brule les yeux et détruit leurs poumons. Ces enfants de la misère sont aussi manutentionnaires, courbés dix heures par jour, sous le poids des sacs ou des caisses qui leur déchirent la peau, ruinent leur colonne vertébrale. Sur les ports-cimetières, où viennent s’échouer les bateaux dont l’Occident se débarrasse, ils transportent et stockent la ferraille en piétinant dans l’amiante, brulent les câbles électriques pour en extraire le cuivre. D’autres encore dont les parents sont morts, se retrouvent à la rue livrés à eux-mêmes, où ils survivent en récupérant dans les poubelles, tout ce qui peut être négociable, cartons, lacets de chaussures, boutons, jouets cassés, bouteilles en plastique ou en verre, et se nourrissent d’ordures. Les petites filles travaillent à la fabrication de tapis, de vêtements. Venant généralement des campagnes les plus miséreuses, repérées par des rabatteurs à qui elles ont été  » cédées par leurs parents, par pressant besoin d’argent  » la plupart ont ensuite été renégociées à plusieurs reprises, avant d’être placées pour certaines, comme bonnes à tout faire chez des notables ou de gros commerçants, qui les nourrissent au minimum, les font dormir dans un cagibi à même le sol et bien souvent les violent. Tandis que d’autres, les plus gracieuses, ont été, ou sont vendues  » à prix fort  » par ces fournisseurs de chair fraiche, à un quelconque bordel d’enfants. Au bout de douze semaines, le docteur  » aux oreilles de caoutchouc  » a écrit  » sortie  » sur la feuille au pied de son lit. Un grand jour pour la petite, qui a vu apparaitre son père venu pour la chercher dans  » le chariot tiré par le bœuf « . Radieuse, elle a tenu à lui faire faire le tour du service pour lui montrer les malades  » en omettant toutefois ceux qui mourraient probablement dans un jour ou deux « .

La veille de son départ, Mr. Chophra lui avait apporté un carton de livres  » à lire et même… à garder « . Et le père Matthew ému aux larmes de la voir partir, l’a longuement serrée dans ses bras, avant de lui faire cadeau  » de sa propre Bible « . Dès son arrivée à la maison, la fillette a ouvert l’un de ses livres de contes, toute joyeuse de faire la lecture à son père, assis dehors en train de boire du thé. Une belle et triste histoire, celle d’un jeune homme qui perd sa bien-aimée, obligée d’aller vivre dans une autre famille où elle est cruellement traitée. A la fin du récit, quelques larmes ruisselaient sur le visage du père, qui a dit en fixant sa fille.  » Jamais je n’aurais imaginé qu’un de mes enfants apprenne à lire. () Il faudra qu’on te trouve un professeur. Un jour tu seras médecin ou avocate « . Six ans plus tard dans son cahier bleu Batuk écrit.  » Cette nuit-là, tous les deux, nous avons fabriqué des rêves pour moi. Ni lui ni moi n’aspirions à ce que je devienne une prostituée « . Deux ans plus tard, c’est en assistant à sa soirée d’adieu, que la petite fille, sacrifiée à la survie de sa famille, a découvert qu’elle allait partir pour Bombay.  » Pas une fête d’anniversaire, mais plutôt un rassemblement de personnes, toutes mal à l’aise. () Tout le village étant enveloppé dans un épais voile de regret « . Son papa était triste. Ses frères, ses sœurs, ses cousins pleuraient.  » Pour aller à la grande ville, il fallait beaucoup marcher, puis prendre un bus « . La petite est partie tenant la main de son père. Arrivés à la grande route, il leur a fallu attendre longtemps à l’ombre d’un arbre  » qui avait passé sa vie entière à attendre des bus « . Curieuse soudain, l’enfant a demandé.  » Papa, pourquoi on va à Bombay, je suis malade ? « . Irrité, celui-ci a répondu.  » Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu n’es pas malade « . Lorsque l’autobus est arrivé, le père a acheté deux tickets de troisième classe donnant le droit  » de s’asseoir sur le toit et de tout voir « . Un voyage magique pour la fillette, qui a vu disparaitre le Madhya Pradesh, puis au cours du trajet, plein de choses  » un vautour, un cheval mort, des vaches efflanquées et des gens bizarres « . Arrivés à Bombay, il leur a fallu chercher un endroit pour passer la nuit. Ils l’ont finalement trouvé  » dans un quartier qui était une mer de cabanes de fortune « . Et à même le sol, sur une couverture rouge.  » Les chiens, les chats et les rats avaient l’air galeux et farfouillaient à la recherche de nourriture. () L’air était chaud et humide, sentait les ordures en décomposition et les excréments humains « . Le lendemain dès le réveil, le père a expliqué qu’il fallait se presser pour partir  » car il avait un rendez-vous d’affaires « . Et il n’était pas question d’arriver en retard. N’ayant pour tout repère qu’une adresse écrite sur un bout de papier chiffonné, l’homme s’est égaré souvent, perdu dans cette mégapole grouillante de 15 millions d’habitants, écrasée de misère, de crasse, de violence et de fatalisme, dans laquelle l’existence des plus pauvres n’est rien d’autre qu’une suite de secondes, de minutes, d’heures de survie quotidienne très aléatoire, qui dépend d’un bout de pain, d’un peu de riz, mais avant tout, de la volonté de chacun de ces miséreux de continuer à lutter encore et toujours, ou pas. C’est ici la différence, comme nous l’explique Batuk, entre les affamés et les crève-la-faim.  » Les affamés fouillent dans les poubelles pour se nourrir. Les crève-la-faim se couchent et se préparent à mourir « . Finalement, de rues tortueuses en impasses encombrées, et de traboules obscures en ruelles lépreuses, le paysan du Madya Pradesh a trouvé la maison. Un escalier de briques marron clair. Une grande porte pourvue d’un anneau métallique, encastré dans la bouche d’un lion de métal sombre. Il a frappé un coup, une jeune femme est venue ouvrir, les a fait entrer dans un long couloir coupé au fond par un rideau. Une voix tonitruante a jailli de loin.  » Vous êtes en retard Monsieur Ramasdeen. Nous vous attendions avant le déjeuner « .

Le personnage qui venait d’apparaitre, maître Gahil, était corpulent, exsudait le vernis de l’orgueil. Il portait plusieurs couches de vêtements, tous bordés d’or. A sa suite, une femme âgée trainant les pieds.  » Elle avait l’expression implorante d’un vieux chien qui réclame des restes de viande « . Et l’homme lui parlait comme à un chien.  » Kumud, emmène la petite Batuk, nettoie-la à fond et demande au docteur Dasdaheer de venir demain matin « . La vieille a aussitôt attrapé la fillette pour l’entrainer à sa suite. Bouleversé, ravagé de remords le père s’est alors écrié  » Batuk, c’est ma faute, j’ai tout perdu…chérie, attends !  » Mais totalement insensible et sur le même ton, maître Gahil a répété à la vieille  » Emmène-la immédiatement, je n’ai pas de temps à perdre avec des enfantillages « . Puis il a remis une enveloppe rebondie au père, tandis que sa fille, entrainée par la servante, disparaissait derrière le rideau en l’implorant  » Papa, reprends ta Batuk, je t’en prie « . Laquelle six ans plus tard, écrit dans son cahier bleu, que ces mots ont été les derniers qu’elle a pu adresser à son père. Tout comme elle écrit, en se remémorant son arrivée dans ce bordel  » J’avais commencé à m’habituer à mon abandon dès que j’avais quitté le village, et lorsque je me suis retrouvée dans cette chambre, j’étais d’une certaine façon préparée à y être laissée « . Ayant pleinement conscience de n’avoir été rien d’autre depuis toutes ces années  » qu’un bol, un récipient pour les hommes  » qui s’écoulaient en elle comme une rivière. Tout comme elle avait conscience  » qu’on ne la nourrissait, que pour que ses seins restent pleins et son derrière rond et appétissant « Une enfance volée, souillée, enfermée dans une cellule, dont la puanteur rance est celle de la décomposition d’un monde. Dans laquelle, dix à douze fois par jour, sur un lit crasseux, des petites filles  » dressées au rendement  » subissent  » le martèlement des hanches de l’homme sur les leurs « . Un monde où les fortunes les plus scandaleuses, les plus obscènes, car promptement, et le plus souvent malhonnêtement réalisées, côtoient les pires misères, les pires dénuements de celles et ceux, qui ne sont pour les classes dirigeantes, qu’une force de travail corvéable à merci. Ou les buildings des sièges bancaires, des compagnies pétrolières, des multinationales, qui sont à la fois la colonne vertébrale et le cœur d’un système politico-économique, dont le seul but est d’amasser et non pas de répartir, rend encore plus insupportable la vue de ces gigantesques bidonvilles, cernés par des montagnes d’ordures, que déversent quotidiennement les camions, dans lesquels survivent, en attendant  » que leur pouls s’arrête de battre  » les laissés pour compte du développement. Kumud a conduit la fillette jusqu’à une cellule qui serait dorénavant  » sa chambre  » pour en ressortir presque aussitôt en fermant le verrou. Un peu plus tard elle réapparaissait avec un plateau garni de nourriture.  » Des fruits, un curry brun, un bol de dahl, des pains au lait, ovales, plats, ou coniques « . Batuk a tout mangé. Alors la servante a croassé.  » Viens avec moi !  » Ayant encore faim, l’enfant a refusé.  » Non, je ne bougerai qui si tu m’apportes d’autres pains au lait « . La vieille a répliqué par un méchant coup de pied, et la petite a compris qu’il valait mieux lui obéir pour en éviter d’autres.

Dans une pièce au bout du couloir  » trônait un grand récipient blanc, rempli d’eau qui fumait « . Après avoir versé un peu d’huile parfumée, Kumud a forcé la fillette à y entrer, puis l’a savonnée, frottée énergiquement  » malgré ses cris bien inutiles, qui poussaient la vieille à frotter encore plus fort « . Une fois sortie du grand récipient, la petite a été méticuleusement inspectée, des cheveux aux mains, de la poitrine aux genoux, de l’entrejambe aux pieds. Se souvenant de ce premier bain, qui a provoqué chez elle une prise de conscience, de la condition de chacun dans une structure d’enfermement, Batuk écrit dans son cahier bleu.  » A ce moment, je n’avais pas la moindre idée du sort qui m’attendait. Mais je me suis sentie des liens avec cette sadique décrépite. Nous étions toutes deux piégées dans nos rôles. J’étais la victime et elle l’oppresseur. Ni l’une ni l’autre n’avait choisi son chemin « . Et elle ajoute.  » Je suis retournée dans ma chambre enveloppée dans une serviette. La porte s’est fermée à clé derrière moi. Je suis allée au lit toute nue, les cheveux à moitié secs. J’étais propre « . Le lendemain, le docteur Dasdaheer est venu l’ausculter. Un homme mince, grisonnant, aux chaussures couvertes de poussière.  » Quelqu’un qui disait ce qu’il fallait pour se faire payer « . Il a palpé consciencieusement la fillette, tapotant ici et là, et a écouté sa poitrine  » à l’aide de ses tubes d’oreilles « . Après son départ, la vieille a apporté à la petite du lait chaud et du miel, puis l’a de nouveau emmenée tremper dans le grand récipient.  » Mais cette fois, sans la frotter « . Dans l’après-midi  » la sadique décrépite  » est arrivée avec des crayons de couleur et du papier. Après avoir déposé le tout à côté de la fillette, elle s’est assise lourdement sur une chaise et n’a pas tardé à somnoler. Tout en s’appliquant à dessiner une maison et un chat, Batuk lui a demandé.  » S’il vous plait, je peux rentrer chez moi maintenant ? « . Tirée de sa torpeur, celle-ci a répondu.  » Non, ça ne va pas être possible « . Un long silence, puis seconde question de la petite.  » Je peux voir mon père ?  » La vieille a dit.  » Non « . Pas un mot de plus, avant de se rendormir. Lorsqu’elle s’est réveillée  » une éternité plus tard  » elle a quitté précipitamment la pièce pour y revenir presque aussitôt, avec un gros paquet de vêtements sous le bras et a entrepris d’habiller la fillette.  » D’abord, avec des petits sous-vêtements si blancs qu’ils étaient sûrement peints « . Car Batuk savait pertinemment qu’en lavant à la rivière, même en se donnant beaucoup de mal, il ne lui avait jamais été possible d’obtenir un tel blanc. Ensuite la vieille l’a maquillée. Les yeux, la bouche, du fard sur les joues, du henné sur les paumes des mains, et des arabesques tracées au pinceau sur le visage  » comme pour une mariée « . Puis elle l’a coiffée et enveloppée dans un sari orange et rouge, léger comme une plume, bordé de fils blanc et argent, avant de s’en aller en fermant la porte à clé. La fillette s’est alors longuement regardée dans le miroir pour juger de sa transformation.  » Se découvrant aussi belle qu’elle pouvait l’être, emballée comme un cadeau précieux « . Plus tard la  » vieille bique  » est revenue. D’un ton inhabituel ressemblant plus à une invitation qu’à un commandement, elle a simplement dit.  » Viens !  » Arrivée devant une grande porte à double battant, Kumud a tourné la poignée. La pièce était immense et sombre, baignée dans l’encens. Cinq hommes étaient assis autour d’une table, dont maître Gahil, qui s’est écrié en souriant. « Que le ciel soit loué, tu es vraiment une princesse divine « . ()  » Approche ma poupée, va faire un câlin à chacun de tes oncles. Ils t’aiment tous « . Le premier sentait la cigarette, il lui a caressé le dos, passé la main dans les cheveux. Le deuxième oncle qui était gros et sentait mauvais l’a attirée à lui, s’est mis à lui frotter la poitrine. Quand sa main est descendue sur le ventre, maître Gahil a toussé et l’oncle l’a laissée aller. Le troisième était petit et mince.  » Petite princesse, viens voir oncle Nir « . Il l’a serrée dans ses bras tandis  » qu’elle sentait le ventre de l’homme se soulever et s’abaisser à toute vitesse « . Puis, la libérant, il lui a dit  » Va dire bonjour à ton autre oncle « . Celui-là était plus jeune que tous les autres, petit, maigre, vêtu d’un costume gris, le visage en sueur.  » Prends sa main dans les tiennes, princesse  » a ordonné maître Gahil. La main était moite, tremblante. En désignant sa joue  » petit oncle suant  » lui a demandé. « Tu peux embrasser ton oncle juste là ? « .  » Messieurs, il est manifeste que nous sommes en présence d’un joyau  » a déclaré maître Gahil.  » Cela fait de très nombreuses années que je n’avais pas vu un oisillon aussi charmant. () Qui va se délecter de notre petite princesse fraîchement arrivée de la campagne ?  » Et de poursuivre en arrêtant son regard sur chacun des oncles.  » Commençons, disons, à cinquante mille roupies « . D’accord.  » Soixante quinze mille  » a proposé l’un, puis  » Cent mille, un lakh  » a dit un autre. Dans son cahier bleu, Batuk écrit.  » J’avais accompagné papa et mes frères à des ventes de bétail aux enchères, et j’ai compris que c’en était une « . Oncle Nir a demandé à la petite.  » Ma chérie, est-ce qu’un de tes frères ou cousins ou oncles, t’ont touchée entre les jambes, ou mis un jouet, ou peut-être eux-mêmes entre tes jambes ?  » La fillette a secoué la tête, n’ayant aucune idée de ce dont il lui parlait. L’oncle Nir, visiblement satisfait, s’est alors adressé à Gahil.  » Je vais faire avancer les choses, car notre petite princesse se fatigue vite. Est-ce que quelqu’un ici est prêt à donner cinq lakhs cash ?  » Tout le monde a retenu son souffle.  » Une fois, deux fois, trois fois… adjugé  » a annoncé le maître, le visage fendu d’un sourire jusqu’aux oreilles.  » Nir, elle est à vous « . Sortant de l’ombre, Kumud s’est alors avancée rapidement, a pris la main de la fillette pour la ramener dans sa chambre.Assise sur la chaise près du lit  » la vieille décrépite  » fixait le sol sans rien dire. Lorsqu’on a frappé doucement, elle s’est levée pour aller ouvrir à l’oncle Nir, puis ayant refermé la porte, elle est restée devant, à l’intérieur.  » Allons, il ne faut pas avoir peur. Viens t’asseoir sur les genoux de ton oncle « . L’homme a serré la fillette dans ses bras, plaqué son dos sur sa poitrine, respirant dans ses cheveux, tout en laissant courir ses mains sur son torse, sur ses cuisses.  » Tu vois, il n’y a aucune raison de pleurer, je suis aussi doux qu’un chaton  » a-t-il murmuré. Les larmes ont commencé à couler sur le visage de  » la petite princesse  » jusqu’à tomber sur son beau sari. Dans son cahier bleu, elle écrit.  » Sous ses mains je noircissais, comme quand un encrier se renverse sur du papier. La noirceur s’est répandue en moi, à travers moi, à l’intérieur de moi. () Elle me parcourt entièrement. Je peux la sentir. Sa noirceur m’inonde « .Elle a bien cherché à se défendre, griffant, mordant, donnant des coups de pieds, mais que pouvait faire une fillette de neuf ans, face à un tel monstre en rut, ayant payé le prix fort pour avoir le droit de la déflorer ? Les poignets liés, attachés par la vieille au montant du lit, un tampon de coton enfoncé dans la bouche pour l’empêcher de crier et de mordre, écrasée sous le poids de ce corps suant qui l’écartelait, la forçait, la fouillait, elle n’était plus qu’un jouet de chair.  » Un bol, un récipient, dans lequel les hommes, beaucoup d’hommes après celui-ci, viendraient s’écouler. Et qu’on nourrirait pour que ses seins restent pleins, et son derrière rond et appétissant « . Allongée sur le lit, immobile, la petite ne pensait à rien. Ni à ses parents, ni à sa maison de Dreepah-Jil, ne ressentant ni douleur ni tristesse, rien d’autre que de l’épuisement. Ses larmes avaient cessé de couler depuis longtemps. Après le départ de l’homme, la vieille lui a libéré les poignets et s’est assise sur une chaise. Son visage était presque sans expression.  » Elle regardait par la fenêtre en pleurant en silence « . Un peu plus tard elle a dit.  » Lève-toi maintenant, il faut que tu te laves « . En titubant, la petite fille s’est dirigée vers la salle de bains, sans même remarquer le sang qui laissait une trace sur le sol derrière elle. La baignoire blanche s’est remplie d’eau chaude, elle y est restée un bon moment, mais cette fois.  » Il n’y avait pas d’huile parfumée. Kumud ne l’a pas pressée, ni lavée, et ne lui a pas adressé la parole « . Ensuite, enveloppée dans une serviette, à bout de forces, elle a été reconduite à sa chambre pour s’y écrouler aussitôt sur le lit. En partant, la vieille a fermé la porte à clé. C’est la dernière fois que la fillette allait la voir.

Le lendemain de son initiation par  » oncle Nir  » le docteur Dasdaheer a fait sa réapparition. Se contentant d’examiner le vagin de la petite, il a simplement déclaré.  » Bien, pas de bobo « . Comme pour lui remonter le moral. Après son départ, elle est restée allongée sans bouger pendant une heure ou deux, jusqu’à ce que la porte s’ouvre sur maître Gahil, rayonnant dans son veston blanc tout bordé d’or.  » Batuk, tu as été simplement merveilleuse. Félicitations petite princesse () Tu es spéciale parce que tu permets aux oncles de se sentir merveilleusement bien « . N’obtenant pas de réponse il a demandé.  » Qu’est-ce qu’on dit à son oncle Gahil ? Alors, qu’est-ce qu’on dit ?  » a-t-il répété en empoignant les cheveux de la fillette et la giflant violemment à plusieurs reprises du dos de la main. Choquée, terrorisée, tremblante, celle-ci a murmuré  » Merci, merci maître « . Satisfait de la sentir apeurée, docile, totalement à sa merci, l’ignoble individu s’est dirigé vers la porte en lui disant.  » Voilà qui est mieux. Tu vas bien t’amuser, tu en as de la chance « . Un peu plus tard, alors qu’elle était couchée sur le ventre, les joues encore en feu, la petite a senti une présence. Avant même d’avoir pu réagir, ses poignets ont été ramenés violemment vers l’arrière et liés. Une fois debout, elle a été propulsée hors de la chambre, puis poussée  » dans le long couloir, par un type pas rasé qui ressemblait à un bouledogue « . Arrivé au bout, il a ouvert la lourde porte  » pourvue d’un anneau métallique  » et a descendu rapidement les marches d’escalier, tirant derrière lui la fillette qui s’est retrouvée dans la rue, au milieu d’une foule grouillante, où pendant au moins une heure, attachée à une corde, comme l’aurait été un chien, elle a été forcée de suivre cet individu patibulaire.  » Sans que personne ne remarque, ni se formalise de voir une petite fille être trimbalée de cette façon « . Après une suite semblant interminable, de rues, de ruelles, de chemins défoncés, ils sont arrivés à  » l’Orphelinat  » une maison de briques tout au fond d’un vaste terrain. En pénétrant dans la pièce principale  » le bouledogue  » a annoncé d’une voix forte en montrant la petite.  » Elle vient de chez Gahil. Il dit qu’elle est docile. Vous la dressez pendant deux semaines, Mamaki Briila viendra la chercher. Et il a ajouté en la laissant plantée là.  » Faut pas l’abimer, il a dit « . La fillette est restée ainsi un instant. La pièce était sombre, l’atmosphère saturée de fumée de tabac et de haschisch. Elle était meublée de couchettes en bois, de quelques chaises rafistolées, de tables disséminées au hasard, avec sur le sol des tapis usés, et des lambeaux de peinture jaune ici et là sur les murs.  » Eh toi, je suis ton mari !  » s’est exclamée une voix aiguë et sèche. Un homme du nom de Shahalad s’est approché. C’était un  » Yazak  » petit, maigre et nerveux. Sans attendre il l’a attrapée par le poignet et l’a entrainée vers le fond de la pièce. Jetée sur un matelas à même le sol, elle a été prise aussitôt sans vraiment se défendre, et mariée de cette façon. Le lendemain de son arrivée, la petite a fait connaissance de Wolf, le chef des Yazaks, qui dès son entrée s’est adressé à Shahalad.  » Je vais emmener ta femme prendre une tasse de thé pour m’assurer qu’elle s’adapte bien, et que tu la traites correctement « . Au moins une fois par semaine, l’homme bien habillé et très soigné, qui contrairement à tous les autres n’habitait pas à l’Orphelinat, mais en ville, arrivait avec son porte documents bourré de sachets de poudre blanche, de pilules multicolores et de morceaux de bois marrons.  » Que les enfants organisés par quartiers partaient aussitôt livrer dans toute la ville « . Tous les Yazaks le craignaient, aucun d’entre eux n’aurait osé parler de lui en son absence, de peur qu’un autre le dénonce.  » Comment tu t’appelles petite ?  » a demandé Wolf.  » Batuk  » a répondu la fillette.  » Batuk, c’est joli. Maître Gahil a bien spécifié qu’il voulait que tu te plaises ici, car il a de bons projets pour toi. Allons dans un endroit plus tranquille « . Conduite dans l’une des pièces du fond, la petite a été droguée et violée.  » L’Orphelinat  » comme on le voit, était tenu, par les  » Yazaks  » des hommes dépouillés de toute humanité, prêts à tout, trempant dans tous les trafics. Un incroyable ramassis de trafiquants de drogue, voleurs, proxénètes et assassins.  » Pour eux les orphelins n’étaient rien d’autre qu’une source de revenus « . Des gamins des rues, exploités au-delà de l’imaginable, brutalisés, dressés à effectuer toutes sortes de missions, pour lesquelles ils étaient payés en nourriture ou vêtements. Chacun d’entre eux se devant quotidiennement d’enrichir la communauté. Tenter d’échapper à la règle établie, pouvait déboucher sur des sanctions terribles, voire la mort.

Ainsi, un enfant âgé d’une douzaine d’années environ avait volé un vélo pour son compte, et empoché vingt roupies d’un receleur. Ce dernier apeuré, l’avait dénoncé aussitôt, après avoir vu sur son poignet, le tatouage indiquant d’où il venait. La sentence a été immédiate et publique.  » Le Yazak l’a attrapé par les cheveux, l’a soulevé, et de sa main gauche lui a tranché la gorge avec son couteau à lame Damas pour le jeter ensuite. () Une minute plus tard, avant même que son âme soit libérée, à l’instant de sa mort, le garçon était dépouillé de ses misérables habits et chaussures par les gosses. () Ce soir-là, un autre enfant a gagné un bol de riz avec de la sauce, pour avoir porté le corps à la décharge publique, le cimetière des pauvres « .En cas de désobéissance, les filles n’étaient pas épargnées non plus. Une  » Yazak  » était chargée de coudre le vagin de la coupable.  » Lui laissant juste un petit trou pour uriner « . Pour une récidive, le clitoris était tranché et le vagin complètement cousu, ce qui conduisait inévitablement la malheureuse à l’infection et à la décharge.  » La punition pour une évasion était la lapidation « . Le fuyard était enfermé dans un sac à patates douces, déposé par terre au milieu de l’Orphelinat. Ses cris de douleur, atroces, pendant son interminable agonie, dissuadaient d’envisager de s’enfuir, ceux qui en auraient été tentés, et qui étaient forcés de le mettre à mort. Dans cet univers fermé où chaque orphelin était à la fois victime et bourreau, l’exécution d’un enfant de huit ans, ordonnée par son  » Yazak  » pouvait être le fait d’un autre enfant, sensiblement du même âge. Les viols étaient également fréquents.  » La fillette, ou une prostituée plus âgée, était amenée dans une grande pièce, ligotée nue à plat ventre sur une table, et livrée au plaisir de quiconque la voulait « .
A  » l’Orphelinat  » il n’y avait pas de bébés, lesquels cependant avaient une très grande valeur aux yeux des  » Yazaks « . Ceux-ci encourageaient d’ailleurs les petites prostituées à ne pas gaspiller la semence de leurs clients. Dès qu’une naissance survenait, le nouveau-né était emmené pour être tatoué, et rejoignait les autres sous une grande tente marron clair, plantée juste en face du marché aux viandes. Des nourrices s’en occupaient, se chargeant de les louer à la journée à un réseau très bien organisé.  » Un mendiant avec bébé pouvait gagner à vue de nez, cinq fois plus qu’un autre « . Les enfants étaient nourris suffisamment pour qu’ils restent en vie, tout en faisant en sorte qu’ils ne grossissent pas. Lorsqu’un bébé ne pleure pas de faim  » une aiguille plantée dans les fesses  » peut l’aider à émouvoir le passant.  » Les bébés qui parvenaient à survivre et à devenir des enfants passaient à l’Orphelinat, sinon à la décharge « . A la fin de sa période de  » dressage  » Mamaki Briila est venue la chercher. C’est à pied que toutes deux sont reparties en direction de Common Street.  » Hippo  » étant tellement assurée à présent de la docilité de Batuk, qu’elle avait négligé de l’entraver. Celle-ci, totalement indifférente aux passants qui la croisaient, la bousculaient parfois, ainsi qu’aux bruits de la ville, suivait la mère maquerelle  » au derrière aussi large qu’une rue  » comme un chien suit sa maîtresse, ayant compris qu’elle ne reverrait jamais ni son papa, ni sa maman, ni ses frères et sœurs. Et que pour être nourrie, elle n’avait d’autre choix que d’accepter sa servitude.  » De n’être plus qu’un bol, un récipient, dans lequel des hommes, beaucoup d’hommes viendraient s’écouler, sans parvenir jamais à se défaire de leur noirceur d’âme « . Dans son cahier bleu, la petite prostituée  » qui par la force de sa volonté est parvenue à libérer son âme de son corps  » livre page après page, l’horreur d’un quotidien tellement monstrueux, tellement inimaginable, tellement insupportable, qu’il pousse à la nausée. Les pensionnaires de ce bordel ? Un petit garçon et six fillettes. Sept enfants surveillés par Ranjit le gardien sadique, livrés aux plaisirs démoniaques d’individus, qu’il est impossible de qualifier d’humains.  » Puneet est arrivé de la campagne quand il était tout petit. Il a perdu sa famille le jour où son père s’est fait prendre en train de voler du bois sur un chantier, et a été envoyé en prison. Son épouse n’ayant que sa beauté pour subvenir aux besoins de ses trois enfants, est devenue par nécessité l’amie des hommes seuls. Un soir, elle est sortie avec l’un d’entre eux, un riche, et n’est plus jamais revenue « . Depuis, Puneet vivait dans la rue, jusqu’à ce qu’il soit repéré, récupéré par un  » Yazak  » et placé par celui-ci à  » l’Orphelinat  » pour y être dressé, avant d’être vendu à Gahil. Quelques années plus tard, alors que  » sa puberté devenait imminente et allait poser problème  » des hommes sont venus le chercher au lever du jour.  » Malgré ses cris, il a été embarqué dans une camionnette. Sa castration n’a pris que quelques secondes. () Il est revenu cinq jours après, l’entrejambe entouré de pansements « . Dès lors, il était devenu un garçon-fille. Batuk avait affublé d’un surnom la plupart de ses clients, en rapport avec leur physique.  » Gros-puant, Oreilles d’éléphant, Nez-crochu « . Ce dernier est arrivé un jour, en sautillant gaiement tout au long de la rue, pour sa séance hebdomadaire. Tandis qu’il se rajustait avant de s’en aller, il lui a dit.  » Je t’ai fait une fleur ma belle () Un des directeurs de ma société a questionné les gens du bureau pour savoir s’ils connaissaient une jolie fille pour une soirée. Je lui ai dit de venir ici et de te demander « . La petite l’a remercié.  » Vous êtes si gentil avec moi ! Vous aurez droit à quelque chose de très spécial la prochaine fois « . Plus tard dans la soirée, un taxi s’est arrêté devant la maison.  » Un bel homme en est sorti, grand, de forte carrure, qui exsudait le pouvoir « . Mamaki s’est précipitée, devinant qu’il y avait de l’argent à prendre. L’homme s’est entretenu quelques minutes avec elle, puis après avoir examiné attentivement Batuk, il est remonté dans la voiture qui a démarré sur les chapeaux de roues, tandis que la maquerelle, le visage illuminé d’un sourire, la regardait s’éloigner.

Chacun prendra toute la mesure, toute l’horreur de cette vie volée, souillée, en lisant ce livre, dont je ne traite ici volontairement que de la première partie, et qui à mon sens est essentiel, exceptionnel, bien que venant après beaucoup d’autres, qui sur le même thème, n’en dégageaient pas toujours, loin s’en faut, la même force, la même intensité. Les dirigeants des Etats les plus riches, nous parlent d’abondance des pays émergents, nous expliquant avec force détails, les conséquences économiques prétendument inévitables pour nous, notamment en termes de délocalisations massives d’entreprises et d’aggravation du chômage, de l’arrivée de ceux-ci sur les marchés internationaux. Marchés volontairement dérégulés pour le service des multinationales, ainsi que pour satisfaire les appétits gargantuesques des tenants du grand capitalisme financier, lequel est un véritable outil de saccage planétaire. Ces mêmes dirigeants omettent de nous dire, que dans ces pays, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde, de l’Indonésie, de l’Afrique du Sud, du Brésil ou de la Birmanie pour faire court, en très peu de temps, des fortunes colossales se sont construites, au bénéfice de quelques milliers d’individus, sur le travail et la sueur, pour ne pas dire l’esclavage du plus grand nombre. La non-répartition équitable des richesses sur toutes les classes sociales, à commencer par les plus démunies, a conduit inévitablement à une fragilisation encore plus grande de celles-ci, dont les conséquences les plus visibles aujourd’hui, en sont un taux persistant et très élevé d’analphabétisme, un désengagement du secteur médico-hospitalier national vis-à-vis des plus pauvres, dans le cadre d’une politique de restructuration et de privatisation généralisées. Et médico-social, lequel a été volontairement laissé à charge quasi-exclusive des diverses associations caritatives étrangères. L’appauvrissement grandissant des populations rurales abandonnées à leur sort, exclues du développement, a poussé au fil des ans, vers les villes déjà surchargées, des centaines de milliers de pauvres gens, qui faute d’y trouver le travail suffisamment rémunéré qu’ils espéraient, ainsi qu’un logement décent, se sont installés sur leurs pourtours, dans une simple baraque en planches et en tôles, ou en en parpaings de récupération, sans eau courante, ni électricité.

Toute une flopée de sociologues, d’économistes et de statisticiens, qui ne cessaient hier, de nous vanter les bienfaits incommensurables du néocapitalisme-panacée à la sauce Reagan-Thatcher, et d’une mondialisation  » de progrès  » la plus débridée possible, sous l’œil bienveillant d’une OMC aux ordres, reconnaissent aujourd’hui par la force des choses, que ce système devenu au fil des ans d’une sauvagerie inouïe et totalement ingérable, conduit inexorablement le monde entier à la catastrophe. Pour autant, ils ne s’en sentent nullement responsables intellectuellement parlant. Preuve en est, qu’ils persistent encore contre toutes évidences, à affirmer que celui-ci aurait permis à des centaines de millions de gens, de sortir de la misère. Ce type d’argumentation venant d’aussi  » éminents spécialistes-es-faillites  » ne peut plus tromper grand monde au vu de la situation mondiale actuelle qui est explosive. Dans l’un de mes précédents textes, m’appuyant sur l’analyse que nous faisions alors, j’écrivais.  » La crise financière est une crise majeure du capitalisme. La plus grave que le monde ait connu. A des degrés divers toutes les économies nationales et les populations issues des moyennes et basses couches sociales vont en subir les effets dévastateurs pendant des années encore. () Les signes annonciateurs d’une seconde crise, d’ores déjà en préparation, plus violente que la précédente, sont visibles. () Au niveau mondial, la situation est telle, que les plus optimistes des analystes en matière d’économie, pensent, comme nous le pensons nous-mêmes, que les nécessaires mesures draconiennes qui s’imposaient après la crise financière n’ayant pas été prises, il sera quasiment impossible d’échapper à cette seconde déflagration. () Nous vivrons des temps extrêmement difficiles. La crise financière amènera une crise sociale généralisée, suivie de peu par une crise politique sans précédent, qui débouchera par obligation, sur l’installation d’un nouvel ordre mondial, à partir d’une répartition des richesses « . Nous sommes actuellement frappés de plein fouet par cette seconde déflagration, qui tout en délabrant encore davantage ce système mortifère, renfloué crise après crise par des milliards et par des mesures d’austérité de plus en plus insupportables pour les moyennes et basses couches sociales, prépare d’ores et déjà la suivante. La crise grecque qui fait la une des journaux, et inquiète par son ampleur les dirigeants des pays riches, en donnant des sueurs aux places financières et aux agences de notation, n’est qu’une métastase parmi d’autres, d’un cancer planétaire, qui a des degrés divers, ronge déjà la plupart des pays du Tiers-Monde, à commencer par les plus pauvres, et en Europe, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Italie, le Portugal, l’Angleterre. Depuis les années 1992/93, les déséquilibres existants entre pays du Sud et pays du Nord, n’ont pas cessé de se creuser, contrairement à ce qu’affirment  » les spécialistes  » dont je parle ci-dessus. Dans tous ces pays, les moyennes et basses couches sociales ont été laminées, le chômage de masse n’a pas cessé de s’aggraver au fil des ans, tandis que les multinationales engrangeaient des bénéfices considérables, et que les transferts de capitaux vers les paradis fiscaux, se multipliaient au vu et au su de tous les gouvernements. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 80% de la population mondiale vit avec moins de 20% des ressources mondiales, alors que dans les pays développés, par cause de surproduction et de surconsommation, chaque jour, un quart de la nourriture proposée à la vente est jetée dans les poubelles. 70% des victimes de la faim sont des femmes et des fillettes, et toutes les 6 secondes un enfant meurt de faim dans les pays pauvres, y compris dans ceux que l’on qualifie  » d’émergents « .

Quotidiennement, ce sont plus de deux milliards de personnes qui ne peuvent se nourrir correctement, dont plus d’un milliard sont en situation de malnutrition aiguë. Les carences en protéines, ont des effets encore plus dévastateurs sur les femmes enceintes, les bébés et les petits enfants, ce qui explique cette hécatombe que nous renvoient les pourcentages ci-dessus.La misère n’est pas une fatalité. Elle est la résultante d’un système politico-économique qui s’est construit et quasiment généralisé aujourd’hui, en favorisant prioritairement les classes les plus aisées à l’origine, au détriment des autres, défavorisées depuis toujours. Nous savons depuis fort longtemps, que la défense des droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, n’ont jamais été parmi les priorités des gouvernements occidentaux. Ainsi, nombreux sont les Etats qui ont des échanges commerciaux d’importance, avec l’Inde, la Chine, la Birmanie, le Brésil, le Cambodge, Madagascar, l’Egypte, la Thaïlande, le Maroc, le Pakistan, et autres. Autant de pays dans lesquels des milliers d’enfants sont exploités, maltraités, sous-alimentés. Des enfants à l’avenir analphabète, car obligés de travailler dès l’âge de 6, 7, ou 8 ans à raison de 9, 10, 12 heures par jour. Les rares consciences occidentales qui seraient à même de dénoncer cet esclavage, et faire pression sur ces pays pour tenter de le faire cesser, comprennent vite que leur intérêt, au nom du business et des profits juteux qui en découlent, est de faire preuve de beaucoup de compréhension ! En anglais on dit  » Ignorance is bliss  » (moins on en sait, mieux on se porte).

En Inde, d’après les divers rapports internationaux, on estime que le nombre d’enfants prostitués est de l’ordre de 1.300.000, et que parmi eux, entre 60 et 65% sont des filles, dont plus de la moitié ont été vendues à des bordels dès l’âge de 9 ans. Dans son film  » Matruboohmi  » (Un monde sans femmes) Manish Jhâ, traite d’un sujet tout aussi grave, à savoir, l’assassinat d’un grand nombre de petites filles dès la naissance, non seulement dans les campagnes les plus reculées et les plus arriérées, où elles sont considérées comme un fardeau par les familles pauvres, mais également dans les villes. A partir des statistiques avancées par le gouvernement indien auprès des Nations-Unies, on apprend que sur une période de 100 ans, du fait de ces pratiques criminelles, qui relèvent de la discrimination des sexes, 50 millions de femmes manquent dans la population, et qu’au cours de la dernière décennie, le ratio hommes/femmes s’est encore plus rapidement déséquilibré. Ce qui d’ores et déjà pose à ce pays, un énorme problème de société, auquel la Chine, pour des raisons identiques, est également confrontée. En tout début de ce texte, j’ai écrit que  » Le cahier bleu  » était un livre militant, un livre de combat contre la prostitution, l’esclavage sexuel des enfants. L’acheter, est aussi par conséquent un acte militant, dicté par le cœur et la conscience, ainsi qu’un soutien à l’auteur, dont les droits pour les Etats-Unis, sont reversés au Centre international pour les enfants disparus et exploités.

Ce livre dérangeant, mais combien nécessaire, a déjà été traduit dans une quinzaine de pays. Monsieur Marc Parent qui l’a découvert aux USA, en a été bouleversé à la lecture, et en a confié la traduction française à Sylviane Lamoine, pour les Editions Buchet/Chastel, un département de Meta-Editions, qui l’ont publié en 2010 en grand format, mais qui existe également à présent en version poche chez Pocket. Les personnes intéressées peuvent par conséquent se procurer  » Le cahier bleu  » en librairie, ou éventuellement en cas de rupture de stock, en s’adressant directement aux Editions Buchet/Chastel, 7 Rue des canettes 75006 Paris. Téléphone 0144320560, ou il reste disponible. Pour conclure, je tiens à remercier Monsieur Marc Parent, de l’autorisation gracieuse qu’il a bien voulu m’accorder, concernant la reproduction de larges extraits de cet ouvrage, dont l’auteur, de par ses magnifiques qualités humaines, force l’admiration.

Jean-Claude BOZ

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