Deuil et funérailles, le deuxième fléau de l’Afrique !

Il y a tout juste quelques semaines, j’avais écrit, « La famille, pire ennemi de l’Africain ». Cet article a été repris et commenté à mon grand étonnement sur une bonne dizaine de blogs, sites et forum africains dans différents pays francophones du continent en particulier au Togo, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. N’ayant été critiqué outre mesure par les lecteurs africains, je récidive ce jour avec, ce qui est à mon avis la deuxième plaie du continent.

Le deuil et les funérailles pénalisent gravement l’économie et la productivité de l’Afrique sub-saharienne. En plus de l’aspect économique non négligeable, les rites et pratiques funéraires maintiennent l’Africain dans la peur de l’irrationnel et la dépendance psychologique. Le domaine des morts interfère de façon très négative dans le quotidien des gens au point de leur pourrir la vie et leur couter des fortunes. L’auteur de ces lignes s’appuie sur son expérience personnelle de plus de trente ans au contact de nombreuses ethnies du Congo, ex-Zaïre, du Sud-Soudan, du Rwanda, Ouganda et Kenya. Il sera pris en exemple l’ethnie bantoue du Nord-Kivu, les Banande dont les membres sont connus sous le terme de Bakonjo dans l’ouest de l’Ouganda. Cependant, en dehors de certains particularismes et d’une idiosyncrasie propre à chaque tribu, de nombreux points communs se retrouvent sur toute l’étendue du continent au niveau sub-saharien. La lecture d’ethnopsychiatres comme Ortiguès, Ibrahim Sow, Coulomb et l’école de Dakar, confirme l’auteur dans son interprétation, même si la symbiose islam et cultures sahélienne donne une dimension particulière au deuil en Afrique de l’Ouest, légèrement différente de la perception bantoue et nilotique.

 Pour de nombreux Africains, la mort naturelle n’existe pas. De nos jours, certains intellectuels réfutent cette croyance, mais elle est encore bien enracinée dans les mentalités. Comme ’esprit du défunt peut interférer, le plus souvent de façon négative, il faut lui faire des funérailles qui le respectent et le satisfasse afin qu’il ne vienne par la suite perturber les vivants. Le modernisme, les religions importées et l’éducation tendent à minimiser ces croyances, mais elles perdurent au minimum au titre de tradition. Cependant, de nombreux Africains croient encore au pouvoir néfaste des morts.

 La mort naturelle n’existe pas, elle survient pour trois raisons principales.

– Le mort a été empoisonné par un sorcier, un mulosi chez les Banande, qui a administré une substance toxique de son propre chef, par jalousie ou sur commande d’un tiers. Le poison est réel, ce n’est pas une vue de l’esprit, mais la peur d’être empoisonné dépasse souvent la réalité des faits. Ainsi bon nombre d’Africains ne boiront une bière que si la bouteille a été ouverte devant eux. Il est ainsi fréquent de lire cet écriteau dans les petits bars « toute boisson sera servie avec sa capsule ». Tous les évêques Zaïrois décédés depuis trois ou quatre décennies, même à un âge canonique, sont supposés avoir été empoisonnés. D’abord, Mrg. Malula par Mobutu en personne, pour les évêques de Butembo, il ne peut s’agir que des ‘Rwandais’ (comprendre des Tutsi ou des Banyamulenge), ennemis jurés des Bantous de l’est du Congo. Et les religieuses de l’ethnie de l’évêque y croient dur comme fer. Elles protégeaient bec et ongles leur Monseigneur de toute intrusion supposée malveillante à son égard. Il ne s’agit pas là de la lubie d’une seule ethnie, les évêques de Goma, Bukavu et Uvira sont aussi supposés avoir été empoisonnés. Et en dehors des membres du clergé tout décès de politicien qui n’est pas assassiné est obligatoirement considéré comme suspect. Il y a toujours quelqu’un désigné comme « profitant du crime ». – Le mort a été victime d’un mauvais sort de la part de wali, terme employé pour désigner les sorcières dans l’ethnie prise comme référence, ou femmes capables d’interférer sur la vie ou la santé mentale d’autrui, non par le poison, mais par la pensée. La sorcière n’a pas besoin d’un substrat chimique pour être nuisible, contrairement au féticheur qui mélange sorcellerie et pharmacopée toxique. C’est ce qu’on appelle communément jeter un sort. Et ce sort peut faire perdre l’amour, rater un examen, tomber malade, entrer dans la folie ou même mourir. Il semble que ce soit la jalousie qui soit à l’origine de cette croyance, pour mourir il faut nécessairement quelqu’un qui vous en veut. On en arrive à ce paradoxe qu’aucun Africain n’ose cependant pas franchir, celui qui n’aurait pas d’ennemi pourrait devenir immortel ! – Enfin, celui qui n’est ni empoisonné ou victime d’un mauvais sort, peut décéder du fait de la volonté d’un esprit défunt qui pour des raisons qui lui sont propres viendra tourmenter un vivant pour se venger. Malgré l’omniprésence du christianisme et de l’islam qui condamnent ces croyances, elles continent à exister même en milieu urbain. L’esprit scientifique en arrive à être contourné. Tel ce laborantin, dont le métier était de rechercher au microscope des parasites causant la malaria et qui disait : « Certes, on retrouve des plasmodiums falciparum dans le sang du malade, mais qui dit que ce n’est pas un esprit mal intentionné qui a utilisé un moustique pour contaminer le patient ? » Le deuil et les funérailles sont aussi l’occasion de grands rassemblements qui ont un coût. Les Bakongo du Bas-Congo, à ne pas confondre avec les Bakonjo, organisent dans le Mayombe des cérémonies funéraires rassemblant des centaines de personnes qu’il faut nourrir et dépensent des fortunes en pierres tombales et stèles qu’ils mettent des années à financer. Ce sont d’ailleurs d’impressionnants monuments funéraires quelquefois inspirés des Portugais qui colonisèrent la région il ya plus de cinq siècles. Les funérailles ne se conçoivent pas sans consommation de viande. La viande par excellence étant celle des bovins, mais dans certaines ethnies, on se contente de chèvre ou de porc. Et comme il faut satisfaire tout le monde, on commence les repas collectifs de deuil par les plats de légumes et de féculents pour qu’une fois l’estomac plein des invités puisse recevoir la viande et ne se plaigne pas qu’il n’y en a pas assez. Des convives insatisfaits pourraient irriter le défunt et le faire intervenir négativement. La viande est tellement impérative, consubstantielle au deuil, soulignant ainsi l’importance de la nourriture pour célébrer le passage des morts, qu’on peut voir un père égorgeant une chèvre dans l’heure suivant le décès d’un enfant en bas âge, avant même de penser à le pleurer.

Enfin, il est une composante réelle et non négligeable des funérailles qui n’est pas spécifiquement africaine. Il s’agit de la présence de pique-assiettes qui viennent se goberger et se gaver aux frais des défunts, certains n’hésitant pas à partir avec un sac de victuailles à la fin des repas. Les funérailles s’accompagnent de rituels variant d’une ethnie à l’autre, elles sont très souvent défavorables aux veuves. Dans certaines tribus du Kasaï, on met du piment dans les yeux de la veuve pour qu’on la voie pleurer pour de bon. Si cela ne suffit pas, les belles-sœurs viendront battre celle qui fut l’épouse de leur frère. La veuve, qui a toujours quelque chose à se reprocher devra corrompre son défunt époux en lui glissant subrepticement dans la main du cadavre un billet de banque pour qu’ensuite, il lui foute la paix. Le jeu veut que les femmes de la famille du défunt fassent tout pour empêcher cette manœuvre. Et puis il y a la famille qui vient piller la maison de la veuve qui se retrouve quelquefois avec rien si ce n’est les vêtements qu’elle a sur le dos. La présence de pleureuses, comme en Méditerranée, est plus un rituel, qu’une marque réelle de chagrin, surtout quand il s’agit d’un vieillard ou que celles qui pleurent connaissaient à peine le défunt. Mais comme les funérailles rassemblent souvent des centaines de personnes venues des alentours, mais aussi de la ville ou de la capitale, voire de l’étranger, elles sont aussi l’occasion de consommation de boisson alcoolisées traditionnelles ou non ; D’ailleurs, souvent protestants non buveurs et musulmans réservent un petit coin spécifique pour que certains invités puissent boire selon la tradition. Et qui dit alcool, dit débordements sexuels. Les funérailles sont aussi l’occasion de grossesses non désirées et de maladies vénériennes.

Répercussions économiques

Outre les dépenses en frais funéraires, en cercueil et en restauration des convives que l’on retrouve dans toutes les cultures, l’impact de ces deuils a aussi des répercussions sur l’économie des pays. La tradition d’arrêter les travaux agricoles à la mort d’un chef pour une durée pouvant atteindre quarante jours a tendance à disparaitre. En effet, les nouveaux chefs, souvent éduqués prennent désormais souvent la décision d’un deuil symbolique. Ce fut le cas lors du décès des derniers mwamis, chefs coutumiers des Banande. Après réunion du conseil des anciens, il fut décidé de limites les obligations coutumières, mais certains rituels furent compulsivement respectés. En ville, il n’est pas un jour qu’un employé d’une moyenne entreprise ne soit absent pour motif de funérailles. Et puis, il faut aussi compter sur le coût des déplacements, sur le rapatriement des corps par avion de l’étranger. Sans compter les travaux différés, les signatures de contrats reportées, les réunions annulées pour cause de deuil. A l’échelle d’un pays, la perte de productivité se chiffrer en millions.

La peur d’être accusé

Chacun se doit d’assister aux funérailles d’un membre de sa famille élargie et par extension d’un collègue de travail, d’un voisin ou d’une vague relation. Ne pas le faire, c’est enfreindre un tabou ou plutôt un interdit coutumier, un erilolo chez les Banande, et s’exposer à la vindicte populaire, ou du moins à l’opprobre et à la suspicion. Car celui qui ne vient pas aux funérailles a quelque chose à se reprocher, de là à dire qu’il est tout en partie responsable du décès, il n’y a qu’un pas que l’entourage du défunt est souvent prêt à franchir. Personne n’a envie d’être considéré comme un sorcier ou un jeteur de sorts. Aussi vient-on la main forcée aux enterrements et célébrations qui suivent.

Syncrétisme

L’Afrique est désormais chrétienne ou musulmane. Les purs animistes sont de plus en plus rares et ne se retrouvent qu’au cœur de la forêt équatoriale ou dans des régions isolées du Sud-Soudan ou des régions reculées du Sud-ouest de l’Ethiopie. Cependant, chrétiens et musulmans n’ont pas totalement abandonné les anciennes croyances, mais les ont intégrées à leur foi monothéiste. Au Sahel, le maraboutage a encore un sens et la peur des djinnsest omniprésente, tout comme les rituels d’exorcisme souvent islamisés. Le recours au zar, forme de désenvoutement, au nord Soudan quasi totalement arabisé est encore très pratiqué, ainsi que le kujur au sud. Malgré l’intervention des religieux des deux grands courants monothéistes, l’ensemble des croyants n’a pas encore abandonné ces pratiques. La peur des morts existe, elle se traduit par le respect de rituels teintés de superstitions préjudiciable à la santé mentale de bon nombre de gens, à leur libre arbitre et à leurs économies.

Que reste-t-il de ces croyances ?

L’Afrique n’est ni monolithique ni immuable. La modernité s’installe au contact des autres civilisations. Cependant, la crainte ou le respect des morts, c’est selon comme on se veut d’interpréter ce phénomène de société est encore très prégnant dans les sociétés africaines tant rurales qu’urbaines. Ces pratiques qui ne seraient qu’une légère perte de temps dans une économie prospère de type européen, entrainent des dommages difficiles à quantifier mais qui sont bien réels. Ajoutés au parasitisme social de la famille élargie, il y a de quoi paralyser un pays, du mois freiner son développement. Tout n’est pas bon en Occident, mais tout non plus n’est pas à rejeter. L’être humain a besoin de rituel pour exorciser la mort et confirmer son appartenance à une identité culturelle. Mais il y a des limites qui lorsqu’elles sont dépassées sont préjudiciables à toute la société. En particulier, les dépenses funéraires ne devraient en aucun cas prendre le pas sur les frais de santé et d’éducation, cela n’est hélas pas toujours le cas.

Georges Yang

Publicités