Les immigrés héros de BD

Par Gilles Médioni

 

Dessin extrait d’Immigrants, un album d’Etienne Davodeau. Marguerite Abouet avec Aya de Yopougon, Halim Mahmoudi et son Arabico, Edimo et Mbumbo, créateurs de Malamine. Un Africain à Paris… Une génération d’auteurs aborde le thème de l’immigration en France.

Ils racontent la vie dans les quartiers, les contrôles de police, la discrimination. Et aussi les files d’attente devant les préfectures, la traque des sans-papiers, les boulots au noir. Ils s’appellent Halim Mahmoudi, Edimo et Mbumbo, Marguerite Abouet… Leurs bandes dessinées ont l’amertume de Mémoires d’immigrés, le film de Yamina Benguigui, une pensée proche de Bourdieu, la tchatche de Jamel Debbouze ou le parler cash du rap le plus dur. Malins, militants, modernes, ces trentenaires issus de l’immigration, nés en France ou arrivés enfants dans l’Hexagone, livrent des oeuvres en prise avec la réalité quotidienne. Tous tendent un miroir à la société et amènent la BD là où on ne l’attendait plus. Et ça cogne ! Par exemple, au tout début d’Arabico, de Halim Mahmoudi, le héros, un petit garçon de 13 ans d’origine algérienne, prépare un devoir sur l’identité nationale : « Merde ! Fils d’immigrés, c’est français ou étranger ? » s’énerve-t-il. Plus loin, son grand frère Magyd – bac + 5, chômeur – craque : « Dans ma promo, on est quatre à n’avoir aucun travail. Les seuls Arabes et Noirs d’une promo de 40 fils de putes ! » Lorsque Arabico égare sa carte d’identité, la douce France devient menaçante. L’album – un parmi d’autres sorti depuis quelques années – est le reflet de la crise identitaire, de la nostalgie des racines, de la souffrance et de la difficulté de s’intégrer.

 Ce courant d’auteurs concernés et légitimes sur le sujet – ils appartiennent à la deuxième ou à la troisième génération – déferle comme si le genre était déjà bien installé, alors que l’éclosion est récente. Pourtant, dès le début de son histoire, le 9e art avait placé la réflexion sur « l’étranger » au centre de ses préoccupations. « On peut même considérer que, depuis les origines, les auteurs se collettent avec ce thème, rappelle Sylvain Venayre, maître de conférences en histoire contemporaine. Par exemple dans La Famille Fenouillard, de Christophe, en 1889. Et aussi chez Hergé. Après Tintin au Congo, où l’image de l’auteur, une image très dégradée, est au coeur du livre, il écrit Le Lotus bleu, qui prône la déconstruction des stéréotypes racistes envers les Chinois. De ce point de vue, et malgré ses critiques sur Hergé, Joann Sfar, dans Le Chat du rabbin, se situe parfaitement dans le sillage du Lotus bleu. » Frappé par le tabou de la décolonisation, de la guerre d’Algérie, de la question harkie, le thème de l’immigration est passé sous silence avant d’envahir le cinéma, la littérature, le rap ou l’humour. Ce sont les années « black, blanc, beur », la culture du raï et de la cité. Seule la bande dessinée est à la traîne. Jugée peu sérieuse pour se frotter à un débat politique, elle n’opère, à quelques exceptions près – Baru, Farid Boudjellal – aucun travail d’observation ou de mémoire. Farid Boudjellal est un pionnier. Depuis près de trente ans, il enchaîne des publications aux titres explicites : Jambon-Beur, Le Beurgeois, Petit Polio : Le Cousin harki, La Famille Slimani. « Au départ, on m’a prévenu : « Tu vas te marginaliser. » Mais on ne reproche pas à Morris de ne dessiner que des cow-boys. En créant le personnage d’Abdullah, j’ai eu envie d’exorciser les insultes dont j’ai été la cible : « bicot », « arabe », « bougnoule ». Et d’en faire des gags. Mais mes BD ne sont pas seulement drôles. La scène de ratonnade que je relate dans Petit Polio a réveillé en moi des souvenirs terribles. Quand j’en parle dans les classes, les jeunes issus de l’immigration ont du mal à percevoir mon histoire, à moi qui suis né en France, en 1953. » L’ami d’adolescence de Farid Boudjellal, José Jover, est aussi son éditeur. Ce dernier, enfant de l’anti-franquisme, ancien soudeur, militant, franc-tireur, a fondé les éditions Tartamundo qui ont publié notamment Les Folles Années de l’intégration, Mon album de l’immigration en France, Les Slimani.

 Un sujet porteur mais pas encore rentable.

 Si la bande dessinée zoome en ce moment sur l’immigration, c’est parce qu’il y a urgence. « Je voulais donner un coup de pied dans la fourmilière, lance Halim Mahmoudi. Arabico est un manifeste : il fallait expliquer ce que signifie avoir la « couleur de sa peau en permanence dans sa tête » et répondre à ceux qui nous traitent de « Français de papiers ». » Son album résonne comme un disque de rap hardcore. « J’ai écrit une BD hip-hop dans le sens noble du terme, c’est-à-dire faite pour crier comme l’imaginaient les musiciens de jazz et de blues. Mais il manque encore à la bande dessinée son Abdellatif Kechiche [le réalisateur des films L’Esquive et Vénus noire]. » Elle a en revanche son Spike Lee. Malamine. Un Africain à Paris, d’Edimo et Mbumbo – deux auteurs d’origine camerounaise – suit le parcours d’un docteur en économie rejeté chez lui et dédaigné en France. En tournant les pages, la rage monte. « Je ne supporte plus ce pays, encore moins ses habitants », lâche le personnage, alors qu’un mouvement ultranationaliste tente de le rallier à sa cause. « Cela nous intéressait de montrer le regard rempli de colère de Malamine vis-à-vis de lui-même, des autres immigrés africains, de l’Afrique et de la France », explique Edimo, éducateur en centre éducatif fermé et cofondateur de l’association l’Afrique dessinée. Pour beaucoup d’éditeurs, un sujet sur l’immigration est porteur mais pas rentable. Quadrants a arrêté la série Arabico, prévue en trois tomes. Les auteurs de Malamine ont essuyé des refus – « trop violent, trop intellectuel » – avant d’être accueillis par les Enfants rouges. L’humour est plus payant. Pahé a relaté le sourire aux lèvres ses années lycée [vers 1975] dans La Vie de Pahé, quand il débarquait à Tours directement d’un village d’Afrique équatoriale. Deux ans après sa publication, en 2006, la BD était adaptée en dessin animé. Entre les cases, Pahé pointe le racisme. « J’étais le seul Noir de ma classe, dit-il ; c’est une situation que les enfants d’immigrés ne connaissent pas. »

 Mangas, BD-reportages, séries… tous les styles se côtoient

Même idée de la transmission du côté de la douce et malicieuse Aya de Yopougon, l’adolescente ivoirienne imaginée par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. La BD confronte Innocent, le double d’Aya, à la galère parisienne des années 1980. « Innocent, c’est moi, murmure Marguerite Abouet, arrivée dans la capitale à 12 ans. Ce prénom n’est pas gratuit. Tout étranger traverse d’abord un état de candeur en découvrant un pays. Après… Après, j’ai connu la loi Pasqua, la peur du flic, les jobs au noir… Ça devait sortir. » Les voix portent. Dessinées au stylo à bille, au fusain ou à l’aquarelle, sous forme de strip ou conçues en série, ces bandes dessinées ont tous les styles et tous les genres. Y compris le manga, avec Les Iles du vent, d’Elodie Koeger et Hector Poullet, sur les clandestins haïtiens aux Antilles. Et la BD-reportage comme Droit du sol, de Charles Masson, qui dénonce le sort des migrants clandestins à Mayotte. Ou encore les oeuvres collectives Paroles sans papiers et Immigrants. Pour ce travail, Christophe Dabitch a recueilli les témoignages d’immigrés roumains, angolais, turcs, tsiganes. « Le but n’est pas de valoriser l’immigration, mais de la banaliser, en évitant le misérabilisme », dit-il. Pahé, Abouet, Edimo, Mbumbo et les autres mènent le même combat pour la tolérance en confrontant leurs héros à l’Afrique. Les origines ethniques de Malamine freinent son ascension dans son pays. Dipoula est un petit albinos inventé par Pahé. Innocent, le grand ami d’Aya, est gay. « J’ai voulu m’attaquer au tabou de l’homosexualité », souligne Marguerite Abouet. Après Aya de Yopougon, elle inaugure une nouvelle série autour des péripéties d’une jeune « Française de souche » qui jongle entre ses études aux Beaux-Arts et les petits boulots. Elle l’a baptisée Bienvenue. Pour Bienvenue à Paris.

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