Six questions sur la notion de race

par Gilbert Charles 

Les racistes comme leurs adversaires invoquent constamment la science à l’appui de leurs arguments. Mais qu’a-t-elle à leur dire?

Y a-t-il une définition scientifique du mot «race»?

En France, où ce terme est banni par la Constitution, les anthropologues préfèrent parler d’ «ethnie» et les biologistes de «groupe humain». Contrairement aux Etats-Unis, où l’administration comme les scientifiques parlent couramment de race. Quel que soit le vocable employé, il désigne un ensemble d’individus ayant en commun certains caractères héréditaires. Jusque dans les années 50, on distinguait les groupes humains en fonction de critères d’apparence physique: couleur de peau et de cheveux, taille, forme du visage… Le développement de la génétique a totalement remis en question cette vision simpliste. Aujourd’hui, définir des races à partir de ces critères est aussi absurde que de vouloir classer la forme des icebergs en fonction de leur partie émergée. Le patrimoine héréditaire d’un individu se compose en effet de plusieurs dizaines de milliers de gènes, chacun correspondant à un trait biologique particulier, certains transmis par le père, d’autres par la mère. Chaque enfant est ainsi le produit d’un tirage au sort entre deux «jeux d’instructions» mélangés et recombinés au hasard. Le nombre de configurations possibles est donc pratiquement infini. On pourrait ainsi définir des races fondées non pas sur la couleur de la peau ou la forme du nez, mais sur les groupes sanguins, les caractéristiques du système immunitaire ou simplement sur certaines parties «silencieuses» de l’ADN, qui n’ont apparemment aucune fonction biologique particulière. Ce qui aboutirait à regrouper chaque fois des individus totalement différents. On pourrait aussi bien inventer la race «lactose», dont font partie les Africains, les Japonais et les Indiens d’Amérique, lesquels sont souvent touchés par la mutation d’une enzyme qui les empêche de digérer le lait?

La notion de «pureté de la race» a-t-elle un sens?

Pour les généticiens, c’est une absurdité: on ne connaît pas de gène spécifique à tous les Africains ni à tous les Asiatiques. Qu’il s’agisse des groupes sanguins ou de la forme du lobe des oreilles, tous les caractères héréditaires se retrouvent chez les habitants de n’importe quelle partie du globe, avec des fréquences plus ou moins grandes. Les populations humaines se sont tellement mélangées depuis des millénaires que les spécificités ethniques s’effacent devant les particularités individuelles. Le biologiste américain Richard Lewontin (université Harvard) a montré en 1972 qu’il y a plus de différences génétiques entre des individus à l’intérieur d’une même race qu’il n’y en a entre deux races différentes. Autrement dit, et malgré les apparences, on a plus de chances de trouver des similarités biologiques entre un Africain noir et un Français blanc pris au hasard dans la rue qu’entre deux Noirs.

La couleur de la peau peut-elle définir l’appartenance à un groupe ethnique?

Cela aboutirait à classer les habitants du sud de l’Inde, pourtant considérés comme des Caucasiens, c’est-à-dire des Blancs, avec les Africains. Et que faire des Berbères algériens, plus clairs que certains Belges? La teinte de l’épiderme dépend des gènes commandant la production de mélanine, molécule responsable de la pigmentation, qui joue un rôle protecteur contre les rayons ultraviolets. Les variations de la couleur des hommes suivent en fait celles du climat: les individus les plus noirs sont issus de populations ayant vécu dans des régions chaudes, dont l’organisme s’est adapté au soleil au cours des millénaires. Tout comme les longs nez des Européens du Nord seraient le résultat d’une adaptation au froid (un appendice nasal plus long permet de mieux réchauffer l’air avant qu’il pénètre dans les poumons).

Peut-on parler d’inégalités génétiques?

Oui, face aux maladies héréditaires, par exemple, qui touchent plus souvent certains groupes ethniques que d’autres. L’hypertension est plus fréquente chez les Noirs américains que dans le reste de la population. Les Caucasiens (blancs) ont, eux, un plus grand risque statistique d’être touchés par la mucoviscidose (et les Bretons plus que le reste des Français). Les Africains, les Grecs et les Italiens sont plus sensibles à l’anémie falciforme. Tout comme les juifs ashkénazes à la maladie de Tay-Sachs, alors qu’une mutation génétique favorisant le cancer du sein se retrouve avec une plus grande fréquence chez les femmes séfarades. Et pourtant, la notion de «race juive» est une absurdité (le judaïsme est une culture et une religion, pas un trait génétique).

A défaut de «races», peut-on définir des groupes humains en fonction de leur profil héréditaire?

Chaque individu est aussi le résultat de l’histoire des populations dont il est issu: les gens se marient plus souvent près de chez eux qu’avec un partenaire venant de l’autre bout du monde, ce qui explique que certains traits apparaissent statistiquement plus fréquemment dans telle population que dans telle autre. Les biologistes mesurent ainsi des distances génétiques entre les ethnies, qui recoupent en fait l’histoire des migrations, des invasions et des conquêtes qui se sont succédé depuis des centaines de milliers d’années à la surface de la planète. Les chercheurs de l’Inserm ont ainsi retrouvé dans la population française des alentours de Poitiers un marqueur génétique particulier aux populations d’Afrique du Nord, baptisé «mutation arabe»: probablement un souvenir de l’époque de Charles Martel. Le généticien et linguiste Luigi Cavalli-Sforza a analysé les données publiées depuis trente ans sur 42 populations des cinq continents, comparées selon 120 marqueurs génétiques différents. Il a ainsi reconstitué un arbre génétique de l’humanité, dans lequel il distingue sept grandes familles: africaine, caucasienne, amérindienne, nord-asiatique, sud-asiatique, insulaire du Pacifique et aborigène d’Australie, qui dériveraient toutes d’une même population apparue entre l’Afrique centrale et le Moyen-Orient voilà environ deux cent mille ans.Ces familles ne correspondent pas aux critères raciaux traditionnels. Ainsi certaines populations, très proches génétiquement, ne se ressemblent pas du tout physiquement, comme les Turcs et les Norvégiens, classés pourtant parmi les Caucasiens, ou comme les Suédois et les Sri Lankais, issus d’une souche identique qui s’est divisée voilà quarante mille ans. D’autres partagent les mêmes traits tout en étant très éloignés, comme les Bushmen du Kalahari, en Afrique, et les Japonais, tous deux affectés du même pli de l’oeil.

La science peut-elle être raciste ?

«On assiste depuis quelques années, aux Etats-Unis, à la montée d’un discours biologisant qui associe la génétique et les groupes ethniques», explique Paul Rabinow, professeur d’anthropologie à l’université de Berkeley. Le décryptage du génome humain et la généralisation des tests de prédisposition à telle ou telle maladie risquent ainsi de favoriser l’apparition d’un racisme new-look, moins fondé sur la haine que sur la gestion biologique des inégalités. Le vieux débat sur les bases génétiques de l’intelligence a récemment rebondi aux Etats-Unis avec la publication du livre The Bell Curve, dans lequel le sociologue Charles Murray et le généticien Richard Herrnstein affirment que l’intelligence est héréditaire «à 60%» et que les Noirs américains en sont moins pourvus que les Blancs. Toutes ces recherches, comme celles sur d’hypothétiques «gènes des comportements», sont rarement dénuées d’arrière- pensées idéologiques. La «technologisation du vivant» ouvre aussi des perspectives inquiétantes dans le domaine du contrôle social. Des biologistes américains travaillant pour le FBI ont par exemple constitué depuis quatre ans une gigantesque banque de données d’empreintes génétiques des populations du monde entier, destinée à définir des profils pour classer les différentes ethnies. En 1993, des biologistes du laboratoire de police scientifique du Home Office, le ministère britannique de l’Intérieur, ont mis au point une technique permettant de distinguer la race d’un suspect à partir d’une tache de sang ou de sperme laissée sur le lieu du crime. Avec une telle marge d’erreur que le test s’est révélé inutilisable.

Publicités