Deux marques sur le ventre et une douzaine de coquillages

Dialogue à la façon de Socrate pour comprendre l’ethnopsychiatrie

Par Tobie Nathan

La Psychothérapie « scientifique » se fonde sur une prémisse unique: l’être humain est seul, seul dans l’univers, seul face à la science, seul face à l’État. Pour la psychothérapie « scientifique », la folie est une « maladie » qui, comme toutes les maladies, réside dans le sujet – que ce soit, pour la psychanalyse et ses innombrables dérivés, dans la « psyché » du sujet; pour la psychopharmacologie, dans la biologie du sujet; pour la « bioénergie », la « gestalt-thérapie » et autres analyses transactionnelles enfin, dans l’éducation du sujet. J’imagine le dialogue que je pourrais avoir, à ce propos, avec un critique averti, un humaniste s’intéressant à la psychopathologie, mais aussi aux différences culturelles, à l’histoire des religions et à la philosophie. – Je ne comprends rien à ce que vous dites, me lancerait-il assurément. Ne sommes-nous pas seuls, tous tant que nous sommes, seuls face à nous-mêmes et face à notre destin? De quelle solitude parlez-vous donc? Expliquez-vous!

– Supposez, lui répondrais-je, que là, tout à coup, une femme s’évanouisse. Les sociétés à univers unique, celles dans lesquelles nous vivons en Occident, auraient une explication immédiate à proposer: « Cette femme est hystérique », c’est-à-dire investie par des pulsions sexuelles qu’elle (et elle seule, apparemment) ne perçoit pas. On ferait alors appel à un maître du savoir rationnel, le « savant », qui, après avoir démasqué les stratégies inconscientes de la malheureuse, l’aiderait à en prendre conscience et à élaborer à leur propos une politique plus mature. Cette femme, ayant été ainsi simplifiée (« régressée »), pourra alors être plainte (« mon Dieu! comme elle souffre! »), sermonnée (« vous êtes infantile! »), secourue au nom d’un sentiment chrétien, ou guidée au nom d’une exigence de morale, ou d’ « humanité ». N’empêche qu’elle restera toujours seule, seule face au « savant », face à la Médecine, l’État. Si cette même femme s’était évanouie dans une société à univers multiples, comme les sociétés traditionnelles africaines, l’explication proposée eût été: « Un esprit s’est emparé d’elle. » On eût alors fait appel en toute logique, au « connaisseur d’esprit », au « maître du secret », (le balawo, en langue yoruba), au tenant du savoir initiatique. Si le maître officie selon son art, la femme en viendra nécessairement à l’informer depuis un monde invisible, bon à connaître. Ce statut d’informatrice fera d’elle un personnage ambigu, potentiellement multiple, que l’on pourra railler (elle est « folle » tout de même), craindre (elle est aussi une sorte de sorcière), envier (une élue) et interroger, puisque, participant des deux mondes, elle est capable d’interpréter ce qui est caché. La maladie de cette femme n’est donc plus une affaire personnelle exclusive, mais l’affaire du groupe tout entier, qui va s’en servir pour complexifier son monde et interroger ses invisibles.

– Vous êtes partial, me rétorquerait peut-être mon interlocuteur. Votre sympathie pour les croyances africaines vous égare. Que me racontez-vous en effet avec vos sociétés à univers multiples? N’est-il pas plus raisonnable de penser qu’il y a bel et bien une maladie « hystérique », qui peut affecter n’importe quel être humain, mais que certains pays, dont la science ne s’est pas encore suffisamment développée, interprètent comme l’attaque d’êtres imaginaires?

– Dieu que vous êtes naïf. Vous parlez comme s’il existait des peuples irrationnels, à la « pensée prélogique » pour parler comme Lévy-Bruhl, baignant en permanence dans une confusion telle, que, incapables de conceptualiser les mouvements de la nature, ils ne peuvent que les subir. Moi qui reçois tous les jours des personnes issues de ces cultures, je puis vous assurer qu’elles sont aussi logiques que nous! Je crois plutôt que les prétendues « découvertes scientifiques » des Charcot et des Freud, condamnant sorcières, sibylles et pythonisses à la misère hystérique, ne sont que les actes de décès officiels de la multiplicité des univers, un constat de faillite en quelque sorte… D’ailleurs, a-t-on assez remarqué que depuis qu’existe l’acte thérapeutique, les guérisseurs peuplent le monde et interrogent non pas le « malade », mais des objets qu’ils estiment reliés à l’univers caché: sable, coquillages, chapelet de noix de palmes, Coran… Parfois, il leur suffit tout simplement d’avoir le « don de voir ».

– Vous ne croyez tout de même pas aux tireuses de cartes et autres voyantes?
– Pas si vite! Laissez-moi développer mon idée… Si le « malade » accepte ce type d’investigation que vous semblez mépriser, la maladie change en effet de nature, elle devient le signe visible de la richesse du monde, de la multiplicité des êtres qui le peuplent. A-t-on vraiment affaire, là, à des systèmes naïfs, fondés sur la crédulité « infantile » de peuples ignorants? Il s’agit bien plutôt d’une machinerie étonnamment complexe destinée à créer des liens, d’un art consommé visant à multiplier les univers. Une telle investigation, portant essentiellement sur ce qui est caché, déplace en effet l’intérêt: du malade vers l’invisible, de l’individuel vers le collectif, du fatal vers le réparable. Un tel déplacement n’est cependant possible que s’il existe un monde caché, connaissable seulement des « maîtres du secret ». Dans la psychothérapie scientifique, en revanche, le savant se contente d’interroger les symptômes, et le malade lui-même. Aucune maladie ne peut échapper au seul univers réel, celui décrit par la psychopathologie universitaire, pour laquelle un désordre, même s’il n’est pas connu, reste toujours potentiellement connaissable. C’est pour cette raison que les cultures à univers multiples recourent à la divination, et les cultures à univers unique au diagnostic.

– Ce constat est intéressant… Pouvez-vous en dire davantage?

– Je puis ajouter que les guérisseurs ont toujours pour objectif implicite de découvrir aux malades des appartenances insoupçonnées, afin de les situer, in fine, dans un groupe. Tel « enfant sorcier » d’origine congolaise, suivi par moi, serait, par exemple, un être exceptionnel, capable de « manger » ses propres parents. Sans que personne ne l’ait su naguère, il se trouvait dans le ventre de sa mère avec un jumeau qu’il a dévoré encore foetus. Il appartient donc à la grande famille des jumeaux, êtres obscurs qu’il convient de protéger, de respecter et d’honorer si l’on ne veut pas s’attirer des ennuis. A la sortie de ce parcours thérapeutique, l’enfant se sera donc découvert une nouvelle appartenance, se sentira en communion avec les jumeaux, se soumettra aux rituels de protection de ce groupe, respectera des interdits alimentaires spécifiques, etc.

A l’opposé, le but du psychothérapeute savant est toujours de couper le patient de son univers, des affiliations possibles; de le soumettre comme tout le monde, et comme individu solitaire, à l’implacable et aveugle « loi de la nature » et peut-être d’ailleurs est-ce ce processus de soumission que certains psychanalystes appellent la « castration » – et cela exclusivement pour accroître sa clientèle… Car on a beau dire, partout où la médecine envoie ses soldats (les médecins), l’intendance (les laboratoires pharmaceutiques) et ses juges (les psy, qui décident du vrai et du faux, de ce qui existe et de ce qui est imaginaire), elle démantèle les appartenances. Installez un dispensaire à Bamako, et vous ne verrez plus aucun Bambara, plus aucun Dogon, plus aucun Peul – juste des « sujets » qui deviendront vite des enveloppes vides, des assujettis, des « accros » de l’ordonnance, des toxicos du Largactyl-Nozinan-Anafranyl-Prozac. [On lira, à ce propos, « Prozac, le médicament qui embellit la personnalité », par Peter Kramer, dans Le Temps stratégique No 59, de septembre 1994]
– Vous m’agacez, à la fin, avec votre discours militant et tiers-mondiste! Jusque-là, votre raisonnement était subtil, mais vous le gâchez en y mêlant contre l’ordre médical des critiques que l’on pourrait supposer d’origine personnelle…
– J’essaie seulement d’énoncer mes idées clairement. C’est pour cela, sans doute, qu’elles paraissent polémiques. Considérez pourtant un fait d’évidence: les catégories pathologiques que les psychiatres utilisent pour classer leurs patients ne correspondent jamais à des groupes réels; nul n’imaginerait de réunir dans un même lieu les « obsessionnels » ou les « paranoïaques », afin de les soumettre au même rituel thérapeutique. Les catégories psychopathologiques regroupent les individus statistiquement, mais en fait les disjoignent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en psychopathologie, les diagnostics restent toujours secrets.

– Répondez-moi franchement! Vous qui êtes un intellectuel « institué », vous ne croyez tout de même pas aux « esprit » invoqués par les guérisseurs, vous savez bien qu’ils n’existent pas…
– Cher ami, votre critique est irrecevable. Vous voulez des diagnostics de nature, des constats d’existence, des preuves, mais moi qui suis un technicien du lien, un praticien, ce qui m’intéresse, c’est l’efficacité. Or je sais aujourd’hui, d’expérience, que les systèmes à univers multiples déclenchent d’extraordinaires processus créatifs, c’est-à-dire créateurs de vie… Au premier abord, un malade est comme un galet: monolithique, entier, parfaitement lisse. Il suffit cependant que vous déclenchiez l’investigation sur le caché, et vous le verrez se fracturer devant vous suivant les lignes de ses failles. S’il est nécessaire de faire appel aux esprits pour déclencher un tel système, alors les esprits existent bien, au moins en tant qu’âmes invisibles du dispositif.
– Soit. Je devine la souffrance de celui qui fait métier de guérir, et veux bien admettre qu’un professionnel préfère un système non prouvé mais efficace à un système béni par les Universités et par l’Église, mais inefficace. Dites-moi quand même une chose: les êtres « surnaturels » sont spécifiques à chaque groupe humain, les uns se situent dans l’eau des rivières, les autres encore dans les canalisations souterraines ou dans les demeures abandonnées… Vous devez donc vous informer de chaque groupe, de chaque modalité spécifique d’interaction avec les invisibles; comme j’imagine que les noms et les caractéristiques des esprits ne sont guère traduisibles, vous devez travailler dans la langue maternelle des patients… Un psychopathologiste doit-il donc connaître toutes les langues, toutes les cultures, toutes les manières d’entrer en relation avec les esprits? Le propos est intellectuellement séduisant, mais irréaliste! – Je m’étonne de votre étonnement! On ne peut évidemment modifier en profondeur l’être d’une personne que de l’intérieur de sa langue, en compagnie de ses référents et de ses divinités. C’est là que résident, je crois, la difficulté et la grandeur de notre profession. Avant d’établir des « lois générales » sur la nature des affections, la psychopathologie doit d’abord décrire systématiquement les activités des personnes chargées par leur groupe culturel de modifier le fonctionnement intérieur de tiers. Ces personnes, que nous affublons du titre de « guérisseurs », alors que nous nous réservons celui, plus noble, de « docteur », sont en fait des confrères qui ont en dépôt des connaissances qu’il nous faut acquérir, avant d’arriver à un peu de scientificité.
– Je vous reconnais bien là! Vous avez l’art de tout inverser. Si je vous comprends bien, les psychopathologistes se débattraient avec de la pensée idéologique, alors que les guérisseurs détiendraient les vraies connaissances? – Vraies connaissances, oui, puisqu’il s’agit de connaissances techniques. – Alors parlons technique. Dites-moi comment vous vous y prenez pour faire fonctionner des systèmes aussi étrangers à votre formation, et cela au sein même de l’Université… Université de Paris VIII, Centre Georges Devereux. Un mardi matin, 11 heures. Une salle très grande, au plafond élevé. Il y a là Lucien, mon ami, mon frère yoruba, dont le peuple – c’est du moins ce que j’aime à penser – a quitté le pays d’Égypte quelques millénaires avant moi. Lucien est psychologue, psychanalyste, diplômé de l’Université française, mais nul mieux que lui ne sait manier la subtilité des langues yoruba, fon, goun, adja, mina et éwé, parlées au Bénin et au Togo. Ciel, qu’il nous impressionne, lorsqu’en cours de séance, il plonge dans ses profondeurs pour retrouver les formules que son grand-père « a déposées en lui », selon l’expression, et que ses yeux deviennent rouges comme des charbons ardents! Hamid, psychologue d’origine kabyle, spirituel, pondéré, profond, passionné plus que tout par les nuances subtiles des langues kabyle, berbère et arabe, parlées dans les pays du Maghreb. Marième, Peule du Sénégal, qui ne peut entendre un patient sans, en son for intérieur, traduire ses propos en langue wolof, parlée majoritairement au Sénégal. Alhassane, Peul de Guinée, si fin qu’il semble une ombre projetée sur le sol. Il entend le malinké, le soussou, le bambara, le manding, le kassonkhé et le peul. Geneviève, joyeuse Lari du Congo, qui donnerait, j’en suis certain, plusieurs années de sa vie pour ne pas rater la manifestation d’un esprit de la forêt. Elle parle le kikongo, le lari, le lingala, un peu de kiswahili, langues parlées aux deux Congos, et le sango, parlé en République centrafricaine. Sans doute pense-t-elle aujourd’hui, comme chaque fois que nous évoquons l’exil, aux temps perdus, et au coassement des crapauds, la nuit, après l’orage, à Brazzaville, où l’on prend plaisir à la richesse d’un monde complexe et multiple.

– Bien, venons-en au fait. Combien êtes-vous donc à recevoir votre patient?

– Au moins une dizaine, tous médecins ou psychologues, diplômés de l’Université française. Aujourd’hui, mardi, c’est moi qui dirige la consultation d’ethnopsychanalyse. Avec nous, Bintou, magnifique jeune fille malienne, d’ethnie bambara, âgée de 19 ans. Elle est habillée comme une jeune Française, en jeans et polo à la mode – superbe! Elle nous a été adressée à cause des plaintes continuelles qu’elle adresse aux médecins et aux services sociaux: elle se sent devenir aveugle, demande à consulter un ophtalmologiste, souffre de très violents maux de tête, s’évanouit sans raison, erre comme une âme en peine du domicile d’une tante à celui d’une soeur aînée, d’un foyer de jeunes à un squat insalubre. Bintou, enceinte à l’âge de 14 ans, avait caché sa grossesse à son entourage, accouché seule dans les W-C et déposé le nouveau-né sur le rebord de la fenêtre, au deuxième étage. L’enfant est tombé, mais a survécu, définitivement handicapé, aveugle, sourd et muet; placé dans une institution spécialisée, sans doute est-il devenu autiste. Nous posons quelques questions aux éducatrices qui accompagnent Bintou. Nous apprenons qu’elle a perdu son père à l’âge d’un an. Sa mère, comme la coutume l’exige, s’est remariée avec le frère cadet de son époux défunt. Lorsque Bintou atteignit l’âge de 11 ans, sa mère la confia à un commerçant aisé, d’origine malienne, vivant en France. Les travailleurs sociaux s’occupant de Bintou n’arrivent ni à la stabiliser, ni à lui faire surmonter un compréhensible sentiment de culpabilité qui, jusqu’à présent l’a empêchée de s’occuper de sa fille. Bintou est assise à côté de moi. Elle n’ose pas regarder l’assemblée. Je lui présente les personnes présentes, déclinant l’origine culturelle et les titres universitaires de chacun. Nous prenons notre temps…

Marième, qui a déjà eu l’occasion de rencontrer individuellement Bintou, commente: « Nous essayons de faire en sorte qu’un parent s’occupe d’elle, car elle n’arrête pas d’aller de famille en famille. Il faut arrêter cette instabilité. » Une infirmière qui a eu l’occasion de la soigner ajoute: « Elle s’évanouit à tout bout de champ. On lui a fait un électroencéphalogramme, elle a consulté en parasitologie, en gynécologie… D’après les médecins, tout est normal. » L’éducatrice explique que Bintou a d’abord été inculpée pour tentative d’infanticide, puis désignée par le juge des enfants comme victime d’un attentat à la pudeur contre mineure. Voilà donc une situation prise sur le vif. Nous pourrions penser que Bintou est aux prises avec des fantasmes de destruction, qu’elle est dévorée de culpabilité. Nous pourrions lui proposer une psychothérapie, une psychanalyse. Mais qui réparerait les dommages causés à son enfant? Et comment attribuer un sens à ses actes? Un sens, j’y insiste, conforme à son origine culturelle bambara? Je me met donc à énoncer des vérités sur son enfance, comme un voyant [le dialogue est retranscrit sans changement; un thérapeute au moins prend le mot à mot en notes; les sessions sont parfois vidéoscopées]: Tobie Nathan: – Lorsqu’elle était petite, Bintou jouait avec des grands. Elle regardait même les grandes personnes dans les yeux. (A Bintou): C’est pour cette raison, n’est-ce pas, que votre maman vous a envoyée ici? Bintou: – Je ne sais pas. Un jour, je l’ai entendu parler avec quelqu’un de mon départ, c’est tout… Tobie Nathan (au groupe): – A un an, à la mort de son père, elle est tombée malade. (Se tournant vers Bintou): Vous êtes tombée malade à ce moment-là? Bintou: – Je ne sais pas, j’avais un an… Tobie Nathan: – Votre maman ne vous a pas raconté? Bintou: – Non. Elle m’envoie seulement « des choses pour me laver » [des médicaments traditionnels: écorces d’arbres en poudre, feuilles pour préparer des infusions ou des bains, talismans, etc.]. Tobie Nathan: – Vous avez même des marques sur le corps, des traits de chaque côté du ventre, j’en suis sûr… Bintou (les yeux brillants d’étonnement, le sourire aux lèvres): – Oui, j’ai des traits, là (elle montre des scarifications sur les côtés de son ventre). Tobie Nathan (s’adressant au groupe):- A la mort de son père, elle est restée malade au moins pendant trois mois… Hamid: – Elle a même failli mourir. Tobie Nathan (à Bintou): – Vous ressemblez beaucoup à votre père, n’est-ce pas? Je veux dire physiquement… Bintou: – Je ne sais pas. Tobie Nathan: – Comment? Vous n’avez pas de photos de votre père? Bintou: – Ma mère ne veut pas que je les regarde… Tobie Nathan (au groupe): – Elle pense beaucoup à son père, Bintou… Bintou: – Oui, je pense beaucoup à mon père, et ça me fait peur… Tobie Nathan: – Et puis, lorsque vous étiez petite, vous vous blessiez souvent. Vous rentriez à la maison les genoux en sang. Bintou: – Oui. Ma mère m’a dit que je l’ai beaucoup fatiguée.

Tobie Nathan: – Qu’en penses-tu, Lucien?

Lucien: – Je crois que tout est dit. Tu as tout signifié, surtout les traces sur le corps; ça, c’est très important… Tobie Nathan (à Lucien): – Toi, tu sais de quoi est mort le papa?

Bintou: – Ma mère dit que c’est moi qui ai « mangé » mon père. Lucien: – Il est mort d’une mort terrible, en tout cas!

Marième: – Bintou est arrivée après des jumeaux. Alhassane: – Chez les Bambaras, les personnes qui naissent après les jumeaux, on les appelle « sadjo ». Bintou: – C’est mon deuxième prénom…
Bintou sourit, fixant le sol. On sent que son esprit travaille à toute vitesse, à fabriquer des pensées, à élaborer des significations… Lorsque Bintou entend son histoire racontée devant elle par d’autres, elle écoute, mais semble en même temps absente, comme suspendue, caparaçonnée par la souffrance. Elle sait, bien sûr, que tout le monde pense qu’elle a jeté son enfant par la fenêtre. Puisque cet acte n’a pas de signification pour elle, elle ne peut penser qu’une seule chose: il s’est produit à son insu. C’est la raison pour laquelle elle dit avec insistance aux travailleurs sociaux qu’elle ne savait même pas qu’elle était enceinte. Afin que cesse ce regard oscillant porté sur elle, tantôt comme coupable, tantôt comme victime, j’interroge le caché. J’énonce à la patiente ce que je « vois ». Ce faisant, j’arrache la souffrance à son explication ordinaire, profane, et l’inscris, par une sorte de coup de force sémantique, dans l’univers du caché (du sacré?). C’est seulement lorsque j’évoque les scarifications inscrites sur son ventre que Bintou s’anime, sourit, se met à penser… C’est donc par l’appel à des matrices d’interprétation relevant du domaine occulte – et cela conformément aux manières de faire bambara – que j’obtiens le déclenchement du processus thérapeutique. Dès cet instant, le sens s’impose à tous, quoique implicite. Si la mère de Bintou a évité de lui montrer les photos de son père, c’est que Bintou, « liée » à lui, cherchait à le rejoindre dans la mort. Raison pour laquelle, après le décès du père, elle est tombée gravement malade et des scarifications sont venues la protéger – la fixer – dans le monde des vivants. Tout cela est arrivé parce que Bintou n’était pas une enfant comme les autres. Née après des jumeaux, elle possédait un pouvoir étrange, d’où l’accusation qui lui est faite d’avoir « mangé son père » (en sorcellerie). Bintou a probablement été envoyée à l’étranger par mesure de protection, pour lui éviter des accusations de sorcellerie… et la mettre à l’abri du regard des jaloux et des envieux. Sa mère a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que Bintou reste en France, malgré les épreuves matérielles et psychologiques que sa fille devait y endurer; attentive néanmoins, elle consulte des marabouts pour Bintou, et lui expédie « des choses » pour « se laver » (se purifier, se soigner).
Mais voici que resurgit mon critique averti: – Très démonstratif, bravo! Je comprends maintenant l’utilité des univers multiples en psychothérapie. J’en viens même à les trouver indispensables. Je comprend aussi comment, en équipe, vous parvenez à restituer l’ambiance des palabres villageois. Je trouve intéressante aussi la mise en commun des connaissances linguistiques et culturelles de plusieurs thérapeutes. Une question me taraude toutefois l’esprit: comment avez-vous deviné que votre malade avait des scarifications sur le ventre? Vous n’allez tout de même pas me dire que vous êtes réellement voyant?

– Vous êtes incroyablement collé à vos modèles de pensée, vous… L’important n’est pas ce que j’ai vu, mais que j’aie énoncé mes propositions thérapeutiques sous cette forme. Prenez plutôt connaissance de la fin de cette consultation. Sortant de ma poche un petit sachet de toile noire, j’en retire une douzaine de cauris [des petits coquillages de la famille des porcelaines qui, autrefois, servaient de monnaie en Afrique]. Je demande à Marième de s’approcher et de « lancer les cauris ». Se drapant dans son pagne, elle étend un tapis sur le sol, devant Bintou, et s’y accroupit. Elle demande alors à la patiente une pièce de monnaie, la mélange à quatre coquillages, et jette le tout à plusieurs reprises, puis retire un élément, un second, un troisième, un dernier. Elle demande maintenant à Bintou de jeter elle-même les coquillages. Après quoi, elle ramasse tous les cauris, leur chuchote des mots en wolof, puis les jette tous d’un coup, à plusieurs reprises. Elle énonce alors ce qu’elle « voit ». Marième: – Je vois un mariage, je vois beaucoup de femmes parler, il y a aussi un homme important. Je vois beaucoup de disputes à propos d’un mariage. Je vois beaucoup de richesses, aussi… Tobie Nathan: – J’ai vu aussi qu’elle rapportera beaucoup d’argent à un homme, un jour… Marième: – Il y a une femme qui est malade. Bintou: Oui! Ma mère est malade. Mon frère dit qu’elle a mal aux genoux, mais je sais que ce n’est pas vrai. Elle a autre chose qu’on ne veut pas me dire. Marième: – Il y a un voyage. Je vois aussi qu’il faudra sortir deux choses semblables, faire un sarakh [une offrande] de deux choses qui se ressemblent. Tobie Nathan: – De deux choses qui se ressemblent… Par exemple, une vache et un veau, une brebis et un agneau… (Un temps.) La maman est comme un homme… Marième: – Je vois une histoire de couple qui ne marche pas, et une femme qui pense beaucoup… qui a beaucoup de soucis… Tobie Nathan: – Eh bien, c’est sa maman. (A Bintou): Vous êtes tombée, un jour. (A l’assemblée): Elle tournait, tournait, puis elle est tombée. Bintou: – Vous voulez dire… en dansant… Tobie Nathan: – Oui, un jour, en dansant… Bintou: – Oui, je tournais sans pouvoir m’arrêter et je suis tombée.

Lucien: – Les choses commencent à se mettre en place, il faut maintenant les consolider. A partir d’elle, il y a eu des choses qui ont été posées: des interdits et des prescriptions pour toute la famille. Je me demande si Bintou respecte les prescriptions qui lui ont été faites. Tobie Nathan: – Elle est étonnante, elle sait tout. Pour les choses superficielles concernant la vie de tous les jours, elle peut continuer à parler avec Marième. Mais pour les choses profondes, celles qu’on a vues chez elle dès l’enfance, il faut qu’elle retourne chez elle, là-bas, à Bamako. (A Bintou): Lorsque vous parlerez à votre mère, au téléphone, dites-lui que vous m’avez vu. Dites-lui aussi que j’ai vu dans les cauris qu’il fallait enterrer vivants dans la cour, je dis bien vivants, un gros animal et son petit – une vache et un veau… peut-être seulement une brebis et son agneau. Elle, elle comprendra. La séance se termine sur cette prescription. Bintou semble radieuse. Elle ne veut pas partir, et entreprend de discuter avec l’une ou l’autre femme du groupe… D’évidence, Bintou a commencé à se détendre dès que j’ai entrepris de l’introduire au monde invisible. Quant aux cauris, nous les avons « lancés » dans le but de formuler une proposition thérapeutique, sous forme de prescription. Une prescription ouvre en effet une nouvelle matrice de signification, qu’elle inscrit en même temps dans le monde réel, le monde des choses… Cette prescription, qui renvoie Bintou au pays, seul endroit où elle pourra se réaliser, la contraint aussi à s’adresser à sa mère. Ainsi avons-nous établi, d’un seul coup, des relations entre la souffrance de Bintou et le monde invisible, entre Bintou et la pensée bambara, entre Bintou et sa mère enfin, seule capable de lui expliquer pourquoi nous avons proposé une telle prescription. La mère apprendra qu’elle a été « vue » à plusieurs reprises par les cauris (« Je vois une histoire de couple qui ne marche pas, et une femme qui pense beaucoup… qui a beaucoup de soucis… Eh bien, c’est maman… ») De tels systèmes thérapeutiques possèdent en effet la caractéristique curieuse d’être « contagieux », c’est-à-dire de transmettre leurs effets par contact. Bintou parlera à sa mère, qui consultera un marabout, qui interprétera ma prescription, laquelle reviendra sous une autre forme à Bintou. Par leur simple déclenchement, ces systèmes installent un réseau de relais et de supports autour du malade. Bintou, naguère solitaire, se verra, du fait de cette consultation, entourée par sa mère, des oncles et des tantes, un marabout…

C.Q.F.D. – Encore une curiosité… Comment « fabriquez »-vous vos prescriptions? – N’en ai-je pas assez dit pour aujourd’hui? Une autre fois, peut-être.

Tobie Nathan, Français né en Égypte, est professeur de psychologie à l’université de Paris-VIII, directeur du Centre universitaire Georges-Devereux d’aide psychologique aux familles migrantes, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, et psychanalyste. Il a écrit de nombreux ouvrages, parmi lesquels L’influence qui guérit (Une théorie générale de l’influence), Paris, Odile Jacob, 1994, Fier de n’avoir ni pays ni amis, quelle sottise c’était… Principes d’ethnopsychanalyse, Grenoble, éditions de la Pensée Sauvage, 1993, et Le sperme du Diable. Éléments d’ethnopsychothérapie, Paris, PUF, 1988.

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