Haïti, le séisme oublié

Comme tout un chacun, j’ai eu l’occasion de voir, à la télévision, les insoutenables images du drame qui a frappé la population d’Haïti en janvier 2010. Retour sur un inoubliable mois terrible de l’année 2010. Ce jour-là… A la suite de ce violent séisme, je me suis senti concerné. Ce bout de terre des Caraïbes m’est attachant parce qu’il porte la totalité de l’Afrique, en termes d’héritage culturel. Son insularité, loin d’être un problème, est le symbole de la liberté parce qu’elle reste la première République indépendante de population en majorité noire après la Révolution haïtienne en 1804.

Je me suis senti concerné, porté en cela d’un sentiment d’impuissance, nourri d’une empathie spontanée aux Haïtiens touchés dans leur chair, dans leur être. Un sentiment nourri d’une forte pensée à ceux qui ont été enterrés sans cercueils, sans catafalques, sans croix, loin des cimetières dignes. Ces gens au secours desquels on a volé, sont les Miens. Précisément, le séisme à Haïti venait me rappeler les peurs de ma jeunesse : les cycliques tremblements de terre qui secouaient Bukavu, ma ville d’origine, à l’Est de la RCongo, à la suite de l’éruption et de la coulée de laves du Volcan Nyiragongo, non loin de là. On se réfugiait où l’on pouvait, avec le sentiment d’être les mal-aimés de la planète. Plus de stupeur que de mal dans une société habituée aux retournements incessants de dame nature. Le séisme à Haïti me rappelait le petit matin de dimanche 3 février 2008, lorsqu’un tremblement de terre de 6 degrés sur l’échelle de Richter, secouait la ville de Bukavu, sans causer d’énormes dégâts.

Ce jour-là… Tout en pensant à Bukavu, je me suis demandé pourquoi l’année 2010 ne pouvait pas être haïtienne. Je n’hésitais pas, un seul instant, à voir en ce séisme, un énième signe d’un destin qui n’en finissait pas d’interpeller l’être humain. De lui faire prendre conscience de sa fragilité. Contrairement aux précédents malheurs qui s’étaient abattus sur Haïti, les oreilles du monde se dressaient, en ce mois de janvier 2010, comme un seul homme, pour écouter pleurer Port-au-Prince. A voir toutes les attentions dont bénéficiait la cité, on concluait que la vague d’indignation avait été à la hauteur de la catastrophe. Comme apporter de l’aide peut être un exercice difficile ! Certes, il y avait de l’aide. Mais, ce qui me frappait le plus, c’est voir la manière avec laquelle agissaient ceux qui mettaient la main au portefeuille. Parmi les « payants », je distinguais quelques catégories de bienfaiteurs. D’un côté, des âmes solidaires, d’une sincérité irréprochable, représentant les États, les associations ou les particuliers, attentifs aux malheurs de ce pays.

Que dis-je ? De ce petit paradis souillé par la brutalité de l’esclavage; livré à l’arrogance et au mépris du régime colonial prédateur; piégé par la dette coloniale; blessé et marqué par la mort du héros de sa liberté, Toussaint Louverture. Des âmes solidaires donc, prêtes à tout pour ce pays appauvri et démuni par la folie des grandeurs de ses successifs dirigeants; déchiré par les troubles politiques, la dictature sur fond d’humiliation exécutée par les Tontons Macoutes. Décidément, ce petit pays a longtemps été anéanti par le rouleau compresseur des bêtises résultantes de la volonté humaine. Sans compter les catastrophes nées des phénomènes naturels (cyclones et inondations). Des âmes solidaires sont aussi ceux qui agissaient en toute discrétion, les anonymes; ceux qui se donnaient bonne conscience tout en étant respectueux des populations qu’ils venaient en aide.

De ces bienfaiteurs, il y avait ceux qui préféraient garder une distance par rapport à cette cause. La chaîne de télévision France 2 nous rapportait dans son journal de jeudi 21 janvier à 20 heures, qu’à la suite du « sondage TNS-Sofres-Logica, près d’un Français sur deux (47%) compte donner pour les victimes du séisme survenu en Haïti. Le même sondage révèle que 14% des Français disent avoir déjà donné et que 33% déclarent qu’ils vont certainement ou probablement donner. En revanche, 52% des Français ne comptent pas donner, certains (18%) parce qu’ils donnent déjà régulièrement. » Enfin, il y a ceux qui apportaient l’aide, clamant haut et fort qu’ils étaient indispensables. Ils se nourrissaient aux sources du paternalisme arrogant du style « Il n’y a que nous… » « sans nous… » Avec un brin de narcissisme, ils ont fait croire qu’ils posaient un acte généreux (ce qui n’a rien à avoir avec la solidarité) sans lequel la population haïtienne se serait précipitée dans le trou de l’oubli. Ils se disaient utiles sur fond des discours d’autosatisfaction. Leur geste fut tellement médiatisé qu’ils s’en enorgueillissaient presque. Leurs gueules s’exposaient dans une certaine jubilation et passaient en boucle sur les chaînes télé sur fond d’images misérabilistes : des cadavres ensevelis sous des bâtiments délabrés; des corps jonchant les rues ou brûlés dans des fosses communes; des enfants survivants avec l’air hagard propre aux zombies, qui rappelaient, fin des années 60, les cités nigérianes surplombées par les regards ébahis d’enfants de Biafra, mourant de faim et de maladie par milliers, dans une guerre qu’ils n’avaient pas choisi; des chiens et chats efflanqués, voués à eux-mêmes.

Dans un tel chaos non géré, comment ne pouvaient-ils pas exprimer, jusqu’au paroxysme, leur petite bêtise ? Comme s’il fallait impérativement choquer sur Haïti pour ouvrir les coeurs et les bourses. Ce qui est grave, c’est le fait qu’ils poussaient loin leur cynisme jusqu’à se demander qui avait donné plus que l’autre; qui avait sorti le plus des cadavres du trou, le plus des blessés et autres rescapés des gravats. L’instant de secours, ces « bienfaiteurs » des temps modernes devenaient des « agents économiques » happés par les exigences de la concurrence, faisant, à leur tour, trembler les landerneaux du cercle des donateurs. On y trouvait, comme en pareilles situations, aussi bien des bureaucrates que des experts de quelques ONGs de dimanche qui continuaient à s’agiter d’une façon démesurée. Ils opéraient, de nuit comme de jour, d’une manière intéressée et son personnel trouvait là une occasion de promouvoir son salaire et ses privilèges.

Ce jour-là… Tout en ayant une pensée aux victimes de Port-au-Prince, je m’étais sérieusement demandé pourquoi l’année 2010 ne pourrait pas être haïtienne. J’oubliais un instant que la nature pouvait réserver, à sa population, d’autres mauvaises surprises ; que le dieu des nuages n’avait pas fini de se fâcher. Que la terre ait tremblé ce jour du mois de janvier 2010 avec les dégâts qui s’ensuivirent est une chose affreuse. Par contre, elle aura eu le mérite de réveiller les esprits intéressés ou désintéressés, démontrant qu’en pareilles circonstances, les humains sont en mesure de se surpasser. De trouver un consensus pour sauver leur espèce. Sous quelque forme que ce soit. Dans n’importe quelle condition. Les uns et les autres ont donné de la nourriture, des médicaments, des vêtements ou des surplus d’habits sortis des placards privés ou étatiques, ce lot de consolation à une population meurtrie, dans l’urgence de survie. J’étais à la fois triste et optimiste. Je me disais que demain serait un autre jour. Qu’on était prêt à garder le sourire à la suite de la convalescence des personnes touchées physiquement; du suivi psychologique des enfants choqués; du dépôt, par des familles éprouvées, des gerbes de fleurs sur les tombes des leurs pour mieux faire le deuil. Demain serait un autre jour, avec le temps des souvenirs commémoratifs; la remise à l’état vivable d’un pays. Je me disais que demain serait la renaissance ou la descente aux enfers.

Au jour d’aujourd’hui, j’ai l’impression que le problème de fond a persisté. Rien n’a été fait. C’est une chose que l’aide vienne du Nord ou du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, des pays nantis ou de ceux qui ne le sont pas. C’est une autre chose que peu ou pas de défis aient été lancés aux Haïtiens, les incitant à changer, à long terme, leur vie. Les invitant à faire face; à surmonter l’épreuve; à répondre par eux-mêmes, à mettre en scène leur propre vie, à répondre, dans le futur, à ce type de situation. Il n’est pas trop tard de défier la fatalité. Ceci implique que toutes ces femmes et tous ces hommes parviennent à puiser dans leur potentiel : sa société civile, sa diaspora, ses écrivains de renom, ses peintres, ses professeurs d’université, ses médecins, ses ingénieurs bardés de diplômes, reconnus et éparpillés de par le monde. Ce potentiel haïtien est capable de réagir, de se mobiliser de façon imaginative à sa situation future. Hier on a donné, pour s’en sortir, à l’île les moyens ponctuels dans le temps. Des idées émises, il fallait compter avec la thérapeutique de choc préconisée par Dominique Strauss-Khan alors président du FmI, réclamant un vaste plan d’aide multilatérale pour reconstruire Haïti. Une sorte de plan Marshall sur les décombres du séisme. L’idée ne pouvait être rendue possible que par le recours à des logiques correspondant aux réalités sociales et locales ; des logiques économiques et humaines conçues non pas avec les seuls experts du Nord, mais avec la participation des haïtiens. L’élite haïtienne n’est pas la plus dépourvue du monde. Elle est capable d’imaginer des formes spécifiques d’organisation; la meilleure façon d’améliorer la condition de sa population.

Ce jour-là… Le puissant message envoyé par la nature s’est exprimé en morts, en disparus, en cris ensevelis, en blessés, en tragédie humaine. Les pertes subies devraient contraindre les Haïtiens à se réveiller, à se remettre en question, à arrêter tout sentiment de résignation, à ne pas sombrer dans la désespérance, à résister contre des adoptions illégales, à se prendre réellement en main, à se faire violence pour ne pas rester indéfiniment dans la spirale de l’aide (la notion de l’aide n’a-t-elle pas longtemps servi à légitimer la domination étrangère ?), à se défaire de l’idée d’abandon et de mise sous tutelle d’Haïti (une illusion dangereuse). Savoir remettre les compteurs à zéro : un pari possible chez ce peuple pauvre, qui derrière les apparences qu’on repeint, cache un esprit de vaillance, juste et imaginatif. Ne l’oublions pas, Haïti était, il y a trois siècles, le pays le plus prospère des Caraïbes.

Cikuru Batumike

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