Africains et Antillais: amour ou rejet ?

La récente commémoration du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage par la France n’avait laissé de marbre ni ceux qui se sentent concernés ni ceux qui n’en ont cure. Par Maïmouna Coulibaly.

Au-delà de l’ambiguïté et de la complexité de sa célébration, cette commémoration aura au moins eu l’avantage de susciter et de mettre au goût du jour certaines questions: celle du crime contre l’humanité et la réparation, mais aussi celle des liens qu’entretiennent les « cousins » martiniquais et guadeloupéens avec l’Afrique. Si l’Afrique et la diaspora noire s’accordent sur le fait que l’esclavage constitue la plus grande déshumanisation, le plus grand déplacement forcé de la population de tous les temps, l’évocation de cette période douloureuse de l’histoire n’enchante pas toujours les Antillais.  Pour certains Guadeloupéens et Martiniquais, l’on doit en imputer la responsabilité aux seuls Européens. Pour d’autres, la commémoration du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage ne fait que remuer le couteau dans la plaie. « Les Antillais n’aiment pas qu’on leur parle de l’esclavage », dit l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992. « Ce sont les Africains qui nous ont vendus », affirment certains Antillais. Pour d’autres encore, il faut faire le deuil de la traite et aller de l’avant. L’écrivain martiniquais dit pourtant: « Ils éprouvent un obscur sentiment de honte et de colère, qu’ils refoulent violemment et ils ne se rendent pas compte qu’oublier l’esclavage c’est demeurer enkysté dans un passé que l’on ne parvient pas à exorciser ». Les partisans du devoir de mémoire adhèrent à l’idée de réparation et de crime contre l’humanité.

Horreur, honte, fierté

 Cette commémoration n’a pas manqué de piquer dans leur dignité et leur amour propre bon nombre d’Antillais. Un manifeste publié à la Guadeloupe en février 1998 en appelle au boycott pur et simple des « festivités ». Les signataires (Maryse Condé, Gerty Dambury, Joël Nankin, Raymond Gama, Gérarld Lockel, etc) déclarent: « Nous en appelons à la dignité d’homme libre et indépendant qui est active en chacun de nous. Nègres de Guadeloupe, descendants d’esclaves et disons (…) que nous sommes les descendants des survivants de la tarite et des victimes de l’esclavage. Notre mémoire historique ne peut être confondue avec aucune autre. Nous seuls pouvons nous élever à la totale conscience de l’iniquité fondamentale de ces actes (…) »  Cette pétition nous situe quelque peu sur les rapports qu’entretient l’Antillais avec la Mère patrie.

Si l’on note la reconnaissance de l’appartenance de l’Antillais à l’Afrique, les « querelles » entre Guadeloupéens et Martiniquais ne manquent pas de souvent jeter le trouble dans les esprits. Lors de discussions avec les Guadeloupéens, ils relèvent systématiquement que le Martiniquais n’hésite pas à nier son appartenance à l’Afrique, rejetant de ce fait ses ancêtres. Le Guadeloupéen reconnaîtrait sans fard ses origines africaines et en éprouverait même une fierté. Le plus frappant, c’est que cette critique émane également de Martiniquais vis-à-vis des leurs. Même si l’Atlantique reste pour l’Afrique et sa diaspora un immense cimetière, depuis quelques années, Américains et Caribéens le survolent, effectuant le pèlerinage à l’île de Gorée au Sénégal et à Ouidah au Bénin. Aujourd’hui encore, on relève de nombreux indices de troubles identitaires nés du crime.

Afrique, mon Afrique

Sur le plan de la littérature, pendant très longtemps le courant Césairien, la Négritude -« conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait qui implique acceptation, prise en charge de son destin de noir, de son histoire et de sa culture »– a prévalu jusqu’à ce qu’un nouveau courant, la créolité, voie le jour, dont Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant sont les partisans. Sans pour autant rejeter leurs racines africaines, la nouvelle génération d’écrivains réclame une plus grande ouverture qui englobe toutes les influences culturelles, américaine, asiatique, indienne, africaine. Ce nouveau courant ne nie pas la Négritude chère au grand poète martiniquais Aimé Césaire, le « nègre rebelle », le « Shakespeare noir », le « compagnon de route de l’Afrique ». En l’auteur du célèbre « Cahier d’un retour au pays natal », grand poème du ressourcement aux racines nègres, l’Afrique demeure présente, incrustée dans sa géographie du coeur. « Et je vous vois Mali, Guinée, Ghana, point maladroits, sous le soleil nouveau. » Il décrit l’Afrique comme « un grand coeur de réserve, une blessée main ouverte à toutes mains blessées du monde. »

Au sujet de la créolité, l’écrivain guadeloupéen Maryse Condé dit: « La créolité m’apparaît comme le prolongement de la Négritude qui, Sartre avait raison dans Orphée Noir, « était pour se détruire ». La prise de conscience des limites de la notion Race, fondement de la Négritude et du panafricanisme, l’accent mis sur la spécificité des Antillais, éléments qui fondent la créolité, succèdent à mes yeux au passage obligé qu’était la Négritude. La créolité n’a pas vocation à être, pour reprendre votre expression, une ouverture pour la pensée négro-africaine puisque précisément elle nie ce dernier concept et met l’accent sur ce qu’elle appelle la « diversalité ». D’une certaine manière, ce n’est pas une progression, mais un repli. Inévitable peut-être.Les Antilles, la France, l’Afrique et les Etats-Unis. Elle est longue l’errance africaine de l’écrivain guadeloupéenne, première femme à recevoir, pour l’ensemble de son oeuvre, le prix Puterbaugh décerné aux Etats-Unis à un écrivain de langue française. L’Afrique lui ouvre ses bras et Maryse Condé y retrouve ses origines. Elle y milite dans des partis révolutionnaires en même temps qu’elle se spécialise dans la littérature orale d’Afrique de l’Ouest. Un vagabondage qui nourrit ses romans, de « Ségou », son best-seller, qu’elle a écrit en se retournant vers les racines africaines de son peuple déporté, à « Désirada », sa dernière oeuvre, et son goût pour le métissage des cultures.

La vivacité de la mémoire

 Que l’Antillais reconnaisse ou non ses racines africaines, l’histoire a la peau dure. Face à elle, pas de politique de l’autruche. Des cinéastes africains (Med Hondo, Sembène Ousmane, Haïlé Guérima, François Woukoache), Antillais (Christian Lara, Guy Deslauriers) et d’autres, Brésiliens, Cubains, Haïtiens, ont restauré l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage: traversée de bateaux avec leurs lots d’épidémies, de morts, de tempêtes, de luttes de libération, de révoltes des Nègres marrons…  Pour survivre, les esclaves ont combiné traditions amérindiennes, européennes, africaines. Cette culture de survie est une force. Ce qui fait la force du jazz, de la salsa ou du zouk, c’est que toutes les mémoires polyrythmiques, harmoniques, mélodiques s’y retrouvent. Cette alchimie a produit des nouveautés inattendues: musiques, arts culinaires et plastiques, danses, littérature.

Edouard Glissant dit: « La musique caribéenne s’est reconstituée à partir des traces, et notamment de la trace africaine. Les migrants européens sont arrivés dans le Nouveau Monde avec leurs chansons qui les berçaient pendant les réunions de famille, et dont les échos retentissent encore aujourd’hui. Les Noirs de la traite, au contraire, ne sont pas venus avec les airs de leur pays natal; ils ont débarqué aux Antilles complètement nus, parce qu’on les a coupés de tout ce qui faisait leur quotidien, y compris la langue. Mais les traces du rythme africain et des différentes mesures de base de la musique africaine sont restées en eux. Avec ces traces, ils ont recomposé une musique qui est valable pour tout le monde et qui, selon les lieux, s’appelle biguine, calypso ou reggae. »

L’on ne saurait non plus passer sous silence la survie des religions africaines (le vaudou, le candomble) aux Caraïbes de façon générale et en Amérique. Tout comme les plats de cuisine créole qui relèvent d’un mélange d’influences caraïbe, africaine et indienne, tempéré par l’héritage européen. A travers eux, se reflète l’histoire douloureuse des Antilles: massacre des Amérindiens, colonisation des travailleurs indiens et bien sûr importation d’esclaves noirs. L’Africain qui se rend aux Antilles respire un parfum d’Afrique: certaines constructions architecturales, le marché, les femmes qui vendent au bord des routes…  Cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, des liens historiques indélébiles unissent Antillais et Africains. Les conséquences de la traite négrière pèsent encore lourdement sur les trajectoires individuelles. Incontestablement. Force est de faire la part des choses et de souligner, au risque de se tromper, que la proportion d’Antillais qui se clament Africains est plus élevée que celle qui pense que le cordon ombilical est coupé. Plus les Guadeloupéens que les Martiniquais ? Ou l’inverse ? Prudence. Au fait, pourquoi ne s’interrogerait-on pas sur les rapports qu’entretiennent les Africains avec les Antilles, la question étant toujours posée unilatéralement ?

Maïmouna Coulibaly

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