Paroles de putes

A Manosque, un livre s’est retrouvé dans toutes les mains. C’est l’hommage aux prostituées de Port-au-Prince, par un étrange poète nommé Makenzy Orcel. Comme d’autres, Evelyne de Martinis est tombée amoureuse.

Le festival des Correspondances à Manosque est  souvent l’occasion de découvertes: le premier roman d’un poète, Makenzy Orcel,«les Immortelles», en est une. Coup de cœur? Plutôt coup au cœur, de ceux qui coupent la respiration. Un texte «écrit très vite, parce que c’était très urgent», explique l’auteur. Après le séisme du 12 janvier 2010, «il n’y avait pas de mots, des cris seulement». Et lui «au milieu du chaos», avec le besoin de «se sauver la vie», de «continuer à espérer, à être donc dans le partage». La (dé)construction du récit en très courts chapitres évoque le chaos, ce  sont en effet des éclats de vie et de mort, des échos que le personnage du roman, un écrivain, écoute de la bouche d’une prostituée: elle lui a demandé d’écrire, il écoute ces histoires, celle de «la petite» passionnée de littérature, qu’elle a initiée au métier dès ces douze ans, «putain for life», et qui est morte sous les décombres après douze jours, et celle aussi de Géralda Grand-Devant.

Prostitution et littérature.

Les  voix de ces femmes, aimantes et immortelles, quelque part entre le sexe et la mort, Makenzy Orcel les fait entendre, mais dans une langue à la fois réaliste, crue, imagée (la belle expression que celle de «caca-sans-savon» qui désigne un enfant de père inconnu, parce que c’est «une saleté qu’on ne peut laver») et poétique: c’est là qu’est la force explosive du texte. Il ne s’agit pas d’un document, d’un témoignage à propos de «la chose», – c’est ainsi qu’il désigne le tremblement de terre, car cela relève de «l’impensable, de l’indicible» -, un témoignage qui pourrait nous émouvoir certes, il s’agit bien plutôt d’un travail sur la langue qui rend le réel infiniment plus présent: l’émotion s’en approfondit d’autant, suscitée, décuplée et point apaisée, par le verbe. L’auteur est en effet avant tout poète. La langue, il «la caresse, la viole, la kidnappe», dit-il. Certains «chapitres» – on aurait presque envie de parler de «strophes» – sont saisissants et se suffisent à eux-mêmes, dans un souffle qui laisse le lecteur pantelant. Roman, oui, mais porté par une langue charnelle et puissante.

Evelyne de Martinis

Les Immortelles de Makenzy Orcel (Editions Zulma)

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