« Le flux de l’information se fait toujours du Nord au Sud. »

Journaliste, essayiste, poète suisse originaire de Bukavu, ville située dans l’Est de la Rép. démocratique du  Congo , Cikuru Batumike se bat pour rééquilibrer la tendance.

Un brin d’hésitation le long de la Suze, à Bienne, et voilà qu’on nous fait signe du haut d’un escalier. C’est bien au bord de cette rivière, en face du Musée Schwab, que se niche le petit bureau de l’agence indépendante suisse  de presse,  MédiaTropiques. Un endroit calme. Une personne douce. Cikuru Batumike, « le premier né d’une paire de jumeaux », en shi, est journaliste indépendant. Il a quitté son Kivu natal en 1984, après avoir subi les geôles de Mobutu. Rude rançon de son esprit critique. Il le savait, pourtant: malheur à qui refuse d’aduler le dictateur. S’il n’a pas souhaité s’exprimer sur l’intégration en Suisse, qu’il a largement analysée dans l’essai « Être Noir africain en Suisse: intégration, identité, perception et perspectives d’avenir d’une minorité visible. » Paris: L’Harmattan, 2006, il a bien voulu parler de son métier.

Alors, pourquoi le journalisme?

Le journalisme me colle à la peau depuis l’âge de 16 ans. Avant de mourir, ma mère nous a demandé, mes soeurs et frères, ce que nous voulions faire. J’ai dit: écrire pour devenir célèbre. C’est resté. J’ai d’abord rendu compte de matchs de football dans un petit journal de quartier polycopié. La réaction des amis me flattait, vraiment. J’ai encore ma première carte de presse, regardez! Les années passant, j’ai compris l’immensité de la tâche, que ce métier n’était pas du tout donné.

Que vous inspire le fait d’être journaliste d’origine africaine en Suisse?

Ce qui m’a marqué ici, c’est l’unilatéralité de l’information et de sa diffusion: du Nord vers le Sud. Elle ne circule jamais dans l’autre sens. Ce déséquilibre m’a beaucoup touché. Il reste le moteur de mon engagement. Il faut combler un vide.

Qu’avez-vous fait pour faire évoluer la situation?

J’ai eu l’occasion de mettre sur le marché deux ou trois titres, qui étaient destinés à la communauté africaine de Suisse: des périodiques, pour lui permettre de rester au fait de l’actualité sur place. Des amis qui ne pouvaient pas diffuser leurs informations m’écrivaient. J’avais les moyens de faire sortir leurs nouvelles, mais à petite échelle: je ne faisais pas le poids face à ce qui existe ici en matière de diffusion, de tirage, de régularité. J’y ai donc plutôt laissé des dettes, que j’ai pu éponger les années passant.

Et aujourd’hui?

Je me suis tourné vers Internet, un vecteur d’information qui n’est pas limitatif. J’essaie de « jeter » tout ce que j’ai dans ce bel outil. Mais je m’en méfie aussi, tous ceux qui livrent des informations n’étant pas formés à la pratique du journalisme…Il faut savoir que la profession a des codes, des conventions. Il faut savoir comment se construit un article, ce qu’est l’éthique journalistique; comment vérifier une source d’information; ce qu’est une charte de la rédaction, etc. Quand on fait un portrait, ça n’est pas un reportage; une analyse n’est pas un compte-rendu; une enquête n’est pas une interview; une chronique n’est pas une critique, etc.

Comment fonctionne votre site Internet, MediaTropiques?       

J’ai des correspondants à Kinshasa, Kigali, Dakar. Ce sont des professionnels, qui exercent déjà dans les médias locaux, et des accords de qualité sont passés avec eux. Nous reprenons aussi souvent que possible  des news, avec leur accord, des agences de presse reconnues.

Vous l’avez créé seul?

Avec des amis. Certains ne sont plus là, ayant quitté la Suisse par manque de papiers de séjour.  J’ai décidé de continuer. Je m’occupe ici de la coordination et les correspondants sont payés par la publicité de façon décentralisée. La pub provient du même endroit que l’article et le journaliste se fait payer sur place. J’établis la facture mais ça m’évite les transferts d’argent. Et les montants sont modestes. Quelques euros par mois suffisent à rémunérer un journaliste à Kinshasa, par exemple.

Quel a été l’accueil des confrères, ici?

Pas évident. D’abord il faut être dans leurs milieux, travailler dans les mêmes organes de presse. Je les rencontre dans des assemblées, sur les lieux de reportage, mais pas dans des salles de rédaction. Quand on travaille à distance comme indépendant, il manque le retour, la critique. Et beaucoup de journalistes suisses ne sont pas formés aux réalités du Sud, ils ont d’autres préoccupations.

Il existe une Association des journalistes exilés de Suisse (AJES), pourquoi n’en êtes-vous pas membre? Vous préférez faire cavalier seul?

Non. Je suis membre de l’Union de la presse francophone, une structure reconnue, internationale; mais dans cette union il n’y a aucun membre de l’AJES. Je crois que ces derniers ne se font pas suffisamment connaître. Et peu d’entre eux ont une formation de journaliste ou une carte de presse, gages d’appartenance à la profession.

Comment la presse a-t-elle évolué dans votre pays d’origine, la RDC, depuis que vous l’avez quitté?

Ça n’a pas beaucoup changé. Mobutu savait utiliser le journaliste pour qu’il soit complaisant et c’est pareil aujourd’hui. C’est problématique lorsqu’on ferme les yeux devant des erreurs commises par une autorité. La rémunération des journalistes est insuffisante, ce qui les expose à la corruption. Les journalistes de Radio Okapi, mise en place par la Fondation suisse Hirondelle, touchent un salaire régulier, et l’Etat et les lobbys ont peur de les approcher. Mais il y a eu des meurtres de journalistes à Kinshasa ces trois dernières années. Avec des dizaines de fondations comme celle-ci, les choses iraient mieux. Dans une structure qui fonctionne, qui a du matériel, formatrice, on a envie de prendre des risques.

Ici, vous ne baissez pas les bras et travaillez notamment à un nouveau magazine, « Le Kivu »…

Oui, parce que contrairement à ce que laissent penser les agences de presse, il n’y a pas que la guerre cyclique dans cette région. Il y a une histoire, des façons de penser, des référents culturels, toute une jeunesse qui monte, avec ses aspirations. Actuellement, la situation semble s’arranger. Je suis tout content, mais depuis que les kalachnikovs se sont tues, le Kivu n’existe plus pour l’Occident.

Propos recueillis par E.M.

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