Lettre ouverte de Claude Sainnécharles à Francketienne et à Georges Castera

Qui ne connait pas Francketienne, cet arbre géant dont les racines parcourent des milliers de kilomètres carrés de la littérature haïtienne? Qui ne connait pas ce Roi lion de la grande forêt amazonienne des mots?

Et Georges Castera, qui peut prétendre ne pas connaitre ce génie de la langue créole qui laboure ses entrailles par son énergie poétique et la rend fertile par ses productions littéraires? Ces deux écrivains militants ont une histoire commune: ils ont mené une lutte plus que littéraire qui consistait par un noble parti pris pour les démunis, pour les opprimés. Leurs œuvres littéraires telles que: Dezafi (Francketienne) Wòdpote (Georges Castera) témoignent à haute voix leur position contre le régime de Duvalier qui tuait des gens comme des gibiers. Georges Castera, pas trop longtemps, lors du festival Etonnant voyageurs, a pu réaffirmer, le  premier jour de cet évènement, dans la soirée, au public gourmand de littérature, de culture… qu’il est toujours marxiste, communiste jusque dans l’âme. Francketienne, pour sa part, a pu braver l’hostilité, la cruauté, l’injustice dudit régime. Il refusait l’exil et se servait du théâtre, de la poésie, du roman… pour aller à l’assaut de ce régime sanguinaire. Ces écrivains méritent vraiment, sans contestation, comme tant d’autres d’ailleurs, qu’on les célèbre partout: dans les bibliothèques, dans les clubs culturels, dans les écoles et pourquoi pas sur les places publiques, dans les marchés!

Ils sont le fruit d’Haïti littéraire. Ce cercle de créations a engendré de grands intellectuels marqués par des productions littéraires tranchantes. Avec eux la littérature haïtienne vient de connaitre de véritables créateurs par excellence qui réveillent l’intérêt des grands spécialistes en littérature.

Qui ne connait pas non plus Jean Claude Duvalier? Dois-je aussi parler de ce génie obscur? Parler de ce personnage sanguinaire qui est dans nos murs, juste après le tremblement de terre, et déambulant dans nos rues, comme si de rien n’était, dont la présence insulte la mémoire des femmes, des hommes, des enfants qu’il a tué ce serait envenimer cette plaie béante qu’il a laissé en moi: mes proches portés disparus, battus, humiliés, torturés, massacrés! Ce personnage est un terrible tremblement de terre qui n’a épargné aucune famille haïtienne. Si l’une n’a pas eu un parent mort elle a eu un proche battu ou un ami porté disparu. Ce cyclone inhumain a démembré l’économie haïtienne et a laissé trainer, croupir tout un peuple dans la misère exécrable.

Encore une deuxième fois, si je chevauche ma plume ce n’est pas comme un chevalier de guerre, mais c’est juste comme un simple chevalier de mots contre maux, à charge de citoyenneté reconnaissant ses droits: droit de dire ses maux, droit de cracher sur la face de la bêtise humaine, droit d’être droit là où l’honnêteté n’est plus à la mode, là où l’exercice de celle-ci n’est qu’un signe de danger par celui qui la pratique. Ce monstre géant le voilà mêlé dans la politique du pays avec le sang de toute une population innocente sur sa main. Voilà que le petit prince, Nicolas Duvalier /Machiavel, fils d’un grand Roi tortionnaire se trouve conseiller au cabinet présidentiel de Sweet Mickey!

Qui ne connait pas cette vedette, ce Tontonmacoute tout en rose, ce président tête kalée qui, pour la moindre chose, met ses fesses en vedette? Voilà le représentant de Roi Jean Claude Duvalier venait de médailler les cavaliers des lettres de la littérature haïtienne le 7 juin 2012! Acte héroïque monsieur le Roi! Vous êtes dans votre royaume, que vos sujets se courbent humblement devant vous!

Messieurs quel sens donnez vous à vos œuvres littéraires qui dénonçaient la monstruosité de ce bourreau s’il arrive, après 25 ans, à vous faire vous agenouiller, par votre propre volonté, à ses pieds? Je ne vais pas vous vouvoyez mes écrivains. Je tutoie tous ceux que j’aime. Et en plus, je suis pour une littérature là où la fraternité entre créateurs règne. La notion de fraternité bannit le rapport de dominé et dominant. C’est la même vie poétique qui lie notre corde ombilicale. Georges Castera, toi qui avait témoigné, avec fierté, au public du Festival Etonnants Voyageurs comment tu contribuais au renversement du régime Duvaliériste comment te sens tu en face de ces victimes pour qui tu as lutté? Avec quel cran regarderas-tu tes amies victimes qui t’ont vu courber pour prendre le prix du Baby Doc? C’est vrai Georges tu es un génie de la langue créole, tes œuvres le témoignent plus fort que toi. Ce poids pèse vraiment lourd dans la littérature haïtienne.

En dépit de ta position clanique je n’ai jamais cessé de parler de toi à haute voix. Je t’ai toujours regardé avec révérence, avec fierté. Mais saches que tu viens de ravager les plaies des victimes! Saches que tu viens de piétiner la mémoire des immolés, des innocents pour qui tu as combattu dignement! Comment veux tu que cette folie d’amour que j’ai eu pour toi ne s’écroule pour le respect de la mémoire des immolés, pour le respect des victimes vivants? C’est un acte de citoyenneté que je pose. Maintenant tout le monde peut le constater que Georges Castera, contrairement à ce qu’on a l’habitude de dire, est celui qui trahit sa poésie!

Francketienne, amour de mon cœur! Mon Mapou de référence! Jusqu’à présent je n’arrive pas à comprendre comment est ce que tu te fais abattre à ce niveau. Pourquoi as-tu signé ce pacte avec ce Diable contre qui tu t’acharnais? Tu risquais ta vie sur ce régime obscur qui mangeait des personnes comme une machine infernale. Je me noyais dans mes larmes regardant à la télé le Dieu de Dezafi, de Pèlentèt, de H’eroschimère, de Oiseau schizophrène, de Ultravocal se prosterner devant Lucifer baisant ses pieds.

Pourquoi descends-tu du trône suprême de ta création pour aller fraterniser avec ces démons ? Par souci de louange, de gloire, de reconnaissance tu blasphèmes tes propres chefs-d’œuvre, tu massacres les victimes, les violés, les portés disparus de fort dimanche, de titre en rien, du cimetière de Port-au-Prince et tant d’autres lieux anonymes. Ta justification n’est ni plus ni moins qu’une malhonnête de grande renommée! Tu as dit lors de cet hors marge qu’on devrait valoriser les travaux des artistes, des écrivains etc… Francketienne, quelle reconnaissance pourrais tu espérer de la part de ce gouvernement dont la famille Duvalierienne est le conseiller? Je vois! L’hommage du bourreau à ses victimes, à ses aliénés, à ses avares de reconnaissance après les avoir battus, maltraités, humiliés pour qu’ils se consolent comme un bon enfant restavec! Quelle sottise! Quelle bêtise! Quelle bévue! Les défenseurs de la dignité sont devenus du jour au lendemain les défenseurs du bourreau pour une poignée dommage!

Franck, je t’aime! Je parlais de toi, comme un amoureux dans des débats sur la littérature haïtienne aux étudiants dominicains, à mes amis à l’université de UTESA (Universidad tecnologica de Santiago), j’ai fait découvrir cet ogre de lettres que tu es dans le club de Clarc, dans la Petite école, dans Mediclub, à l’alliance française de Santiago de los Caballeros. Je parlais de toi à des amis écrivains dominicains. Aurai-je toujours ce premier amour? Aurai-je toujours la même boulimie de te lire? Pour le respect de la mémoire des morts et pour le respect des victimes vivants les livres qui sont nés de ces souffrances ne méritent ils pas d’être brulés, Franck? Tu viens de changer ta plume-fusil de pôle et dès maintenant elle est pointée sur eux et contre eux.

Georges Castera, l’hommage qui t’a été rendu le vendredi 29 juin à l’école normale supérieure, hommage qui était digne tu le méritais bien et je félicite les étudiants pour cette initiative positive. Seuls eux, ont l’autorité de le faire-pas ces spécialistes en torture !-, tu m’avais traité de quelqu’un qui cherche de la visibilité. Écoute! Je suis un simple citoyen. Un poète à gage, payé par l’honnêteté, par l’amour, par le respect, par une littérature prônant l’égalité de la fraternité –que toi, tu qualifies de chercher de la visibilité– pour avilir, dénoncer, acculer le mal dans toute la diversité de son expression. Je tâche de rappeler à tous ceux qui auront lu ces lignes que devant toute une multitude composée de plusieurs nationalités, lors du festival Etonnants Voyageurs, au commencement du mois février, à l’institut Français d’Haïti que Georges Castera et Lyonel Trouillot déclaraient avec impertinence que les jeunes poètes qui publient de nos jours sont ceux dont les travaux ont été supervisés par eux. En dehors de cette faveur, ceux qui ne les lisent, ceux qui n’ont reçu aucune bénédiction de leur part ceux là ne peuvent produire que de la merde ! Ceux qui veulent vérifier mes propos n’auront qu’à aller chercher dans les archives sonores de la Radio Magik9, qui a été témoin en la circonstance, et celles de l’institut Français d’Haïti. Claude C. Pierre, l’un des écrivains qui présentait le prélat de la littérature haïtienne, en l’occurrence Georges Castera, par son analyse sémiotique de l’oeuvre de ce dernier,  a écarté la logique du clan et l’analyse de Bonel Auguste aussi.

Le pire encore, un étudiant conséquent en sociologie de la FASCH (Faculté des sciences humaines), Saintil Stephane, a posé à Georges Castera une question très pertinente qui stipulait ainsi: pourquoi, avez-vous accepté un tel hommage de la part du gouvernement quand vous savez pertinemment que le dictateur, contre qui tu luttais, est en Haïti et aucune mesure sérieuse n’a été prise du gouvernement Martelly (lequel avait publiquement dit que Duvalier est son idole) Georges Castera de répondre, comme s’il a été zombifié pour qu’il accepte ce trophée d’humiliation: ‘’Bon! On m’a invité je suis allé et quand je suis arrivé je n’ai rien dit, contrairement à Franckétienne qui fit un discours brillamment éloquent, et l’on m’a médaillé, et j’ai dit merci tout court!’’ Alors tu as dit merci à Papi Duvalier en renonçant à la lutte noble que tu menais contre lui! Je peux te comprendre Georges qu’en vieillissant cette sacrée érection littéraire, et résistance, que tu avais tu la perds, mais ce n’est pas une raison pour que tu laisses dévaloriser, détruire ce que tu as pris du temps pour construire: ta création littéraire, ta militance, ta résistance contre ce régime. C’est ta soif maladive, c’est ton envie pathologique de reconnaissance qui t’a trainé dans cette condition. Je dis merci à Anthony Phelps, l’auteur de ‘’Mon pays que voici’’, qui a décliné cet hommage-non pas pour lui, mais pour les opprimés du Tontonmacoute– que Duvalier soit jugé pour ses crimes contre la population haïtienne!

Vidanger mon cœur de toutes ces purges, de toutes ces matières voilà ce que Georges Castera qualifie de chercher de la visibilité. C’est pour ne pas être corrompu que je procède de la sorte.

Peut-être, les fanatiques de cet hommage qui auront lu ces lignes me traiteront d’insolent, d’arrogant, d’impertinent cela m’importera peu! Seuls les sans humanités. Les aliénés. Les mémoires courtes se comporteront ainsi.

C’est une honte de haute portée à tous les autres écrivains ‘’j’approuve’’ qui ont accepté cet hommage, et à tous ceux qui ont participé en chair et en esprit à cet hommage. Vous êtes tous complices du crime contre l’humanité!

Pour mettre un terme à mes propos.

Francketienne, Georges Castera c’est un élan d’amour qui m’anime à vous écrire ainsi.

Claude Sainnécharles, poète écrivain

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