De la dictature et de sa continuité en Afrique

On dit qu’un Noir ne comprend que la manière forte. Provocation ou vérité ? Pour fonder ses privilèges, la colonisation a longtemps refusé la qualité d’hommes aux indigènes africains. Avant et après elle, l’Africain a abaissé son prochain pour se grandir. Comment les meilleures forces de l’homme africain ont-elles été viciées ?  Par Cikuru Batumike

Partant du cas du Congo-Kinshasa, on se rend compte que l’infortune qu’ont les Africains d’avoir aux destinées de leurs pays une cohorte de dirigeants qui abusent du pouvoir est, semble-t-il, une des conséquences du colonialisme. Ce dernier est appelé à répondre de sa responsabilité dans la dégradation des conditions de vie, en particulier, et de celles des Droits de l’Homme en général. Non pas que les anciens colons et maîtres aient trop donné leur indépendance à leur ancienne colonie, mais ils auraient légué aux Africains des mauvaises manières. En effet, les Africains à la mémoire fidèle connaissent l’adage des anciens maîtres : « Un Noir ne comprend que la manière forte. » Autrement dit pour être disciplinés, ils ont besoin de la dictature d’un chef. Dans l’ancienne époque, il était courant que le colon donne des châtiments corporels à l’indigène fautif. Les dictateurs africains, arrivistes, bornés et incompétents, font encore pire dans le genre !

Une discrimination à quatre dimensions.

En somme, pendant la période coloniale, les Congolais -à l’instar des nombreux Africains de l’Afrique subsaharienne- ont vécu aussi bien une phase d’industrialisation de leur milieu, d’ouverture de celui-ci sur le monde, que des moments d’asservissement. Ces moments les ont réduits à l’infantilisme primaire, tant que le comportement des colons envers les colonisés était caractérisé par une discrimination à quatre dimensions. Discrimination raciale : la race noire était considérée inférieure à la race blanche. Discrimination religieuse : le Noir ne devait pas avoir sa propre religion. Et s’il en avait, ce n’était, aux yeux du colon, ni plus ni moins que du paganisme, du fétichisme. Les anciens maîtres avaient longtemps considéré que « la religion catholique, basée sur l’autorité, était seule capable de changer la mentalité indigène, de donner à nos Noirs une conscience nette et intime de leur devoir. De leur inspirer le respect de l’autorité » (Louis Frank : Le Congo Belge, La renaissance du livre, Bruxelles 1930). Discrimination intellectuelle : le Noir n’était pas apte à avoir les mêmes connaissances intellectuelles que le Blanc. En plus, « construire des universités et accorder des droits politiques avant d’avoir permis aux Africains d’atteindre le même niveau de vie que les Blancs serait favoriser la formation des mécontents et d’agitateurs » (Henri Depage : « Contribution à l’élaboration d’une doctrine visant à la promotion des indigènes au Congo », Bruxelles, Arsom, fasc. 2 1955) Enfin, une discrimination de classe : on pourrait s’interroger aujourd’hui, au Congo, sur le bien-fondé du décret du 12 juillet 1948 instituant sur toute l’étendue du pays une « Carte de mérite civique ». Même interrogation sur le décret d’un jour de l’année 1952 proclamant le fameux « système d’immatriculation ».

En fait des décorations étaient remises, au bout d’une période déterminée, aux Congolais qui s’étaient distingués pour leur bonne conduite en société. Pour en être bénéficiaires, les prétendants devaient « justifier d’un casier judiciaire vierge ou d’un document prouvant un passé sans aucune pratique non civilisée, sans aucun acte répréhensible. Toute attitude jugée contre l’honnêteté était sanctionnée. Les prétendants aux décorations devraient, en plus, savoir lire et écrire ou vivre suffisamment comme les Blancs. A ce sujet, une instruction était ouverte par une autorité belge sur les requérants et mieux, l’immatriculation n’était conférée qu’à la suite d’une procédure longue et compliquée. L’impétrant devait déposer une requête au tribunal de première instance. Des bans étaient publiés. Le tribunal organisait des visites domiciliaires au cours desquelles on faisait l’inventaire de la vaisselle, on comptait le nombre de cuillères, de la literie, d’oreillers » (Jules Chomé dans L’ascension de Mobutu, nouvelle édition augmentée, petite collection Maspero, 1979). La situation était similaire dans d’autres contrées africaines, alors sous le joug colonial.

En définitive, une manoeuvre destinée à marginaliser les indigènes qui, aux yeux du colon, n’avaient pas besoin d’autonomie. Il était hors de question de créer en leur faveur des conditions susceptibles de les affranchir, de les émanciper, de leur forger une personnalité intellectuelle. Tout était décidé pour eux, par les autres, leurs maîtres à penser. Les tenants du pouvoir et du savoir. Ce système fut longtemps maintenu en place, au point que le colon resta assuré de la conquête non seulement des terres, mais également des coeurs sans, prévoir un jour, l’intervention d’une résistance, au départ clandestine, menée par quelques autochtones férus d’indépendance. Cette résistance prit une tournure violente au début des années 1960 avec le massacre de foules et l’emprisonnement de plusieurs leaders politiques.

La RDCongo ou la Continuité de l’arbitraire.

Le 30 juin 1960, le Congo (anciennement Congo-Belge) devient indépendant. Avec cette date, le mythe du Congolais souriant devant l’objectif d’un photographe européen, docile, toujours reconnaissant même pour une humiliation et ignorant, semblait s’effacer. Ce qui n’empêchera pas ce pays de plonger dans un désordre social et politique indescriptible. Les affaires du pays ne seront pas conduites de main de maître. D’aucuns voulaient tirer la couverture à eux. L’ancien colon trouvera, lui, l’origine du mal dans la mosaïque d’ethnies que compte le pays. Remarque, astuce ou tentative de jouer les diviseurs pour continuer à régner. La pagaille entre les tribus congolaises fut vite prétexte à une solution plus qu’intermédiaire ; il fallait à tout prix trouver parmi la classe d’indigènes « évolués » l’homme de la continuité. Une tête en mesure de soutenir la métropole dans sa tentative de garder un pied au Congo, tout en étant capable d’imposer le silence de la peur. Les apparitions incessantes sur la scène politique, d’un sergent des forces publiques, en la personne de Joseph-Désiré Mobutu, furent un signe annonciateur de l’accomplissement des voeux des Belges. Ces apparitions n’étaient pas fortuites.

Auparavant, Mobutu avait servi d’indicateur aux services de la sûreté Belge. D’aucuns estimaient que par cette action, les Belges voulaient prévenir une situation, éviter au Congo de tomber dans l’escarcelle d’une puissance politique autre que la Belgique, communiste notamment. Pour d’autres observateurs, ce travail d’indicateur fut pour Mobutu une possibilité de joindre les deux bouts.

Dans Vie et Mort de Patrice Lumumba, Pierre De Vos rapporte ce témoignage : « Les Belges nous payaient mal, nous devions élever nos enfants dignement. Un billet de cent francs permettait d’équilibrer le budget. Mobutu en a eu besoin et je comprends qu’il ait accepté, comme tant d’autres, de jouer aux indicateurs ». Le rôle de Mobutu en tant qu’homme de confiance des Belges se confirmera à l’occasion de son premier coup d’Etat, proclamé le 15 septembre 1960 dans les salons de l’hôtel Régina à Léopoldville (actuellement Kinshasa). Dans une conférence de presse donnée dans le même hôtel, Mario Cardoso, porte-parole, à l’époque, du Collège des Commissaires généraux du premier règne mobutiste affirmera : « ce coup d’Etat contre le gouvernement de Patrice Lumumba délivre le pays du colonialisme communiste et impérialisme marxiste-léniniste. »

Ce coup d’Etat sera suivi d’une alternance civilo-militaire, d’un deuxième coup d’Etat le 25 novembre 1965. Les Belges le soutiendront pour écarter – et définitivement – du pouvoir tous les éléments devenus étrangement hostiles à la Belgique, tel Monsieur Kasavubu, le tout premier président du Congo indépendant. Selon Pierre Davister (journal spécial, numéro 226 du 9 décembre 1965) :

« Kasavubu ne se donnait pas la peine de cacher sa hargne et ses sentiments personnels contre l’ancienne métropole. » Il ne fallait plus, par quelque moyen que ce soit, que le pouvoir retombât aux mains des civils. Par expérience forgée dans les Forces publiques, Mobutu ne perdait pas de vue l’adage « le Noir ne comprend que la manière forte ». Il ne tardera pas à s’armer d’un bâton (passion des êtres terribles ?) pour s’en servir comme ne l’avait mieux fait le maître.

Au fil des ans, sous son règne, des méthodes de répression ont été perfectionnées, avec pour seule motivation, le maintien de l’ordre par la force. Jusqu’à la fin de son règne, des supplices ont émaillé la politique répressive congolaise, aux fins d’éprouver la fidélité et la soumission des gouvernés. Longtemps, Mobutu a empêché tout concitoyen d’agir, du moment qu’il prétendit à l’objectivation de la démocratie ou à la décentralisation du pouvoir. De son vivant, le Maréchal a su gagner un pari : garder le pouvoir le plus longtemps possible, au besoin confisquer d’autres et étouffer toute tentative de soulèvement. Il n’est pas exclu que de telles méthodes refassent surface au cas où un politique inspiré des méthodes mobutistes occuperait le fauteuil présidentiel au Congo d’aujourd’hui.

Des traces dans l’histoire précoloniale.

La manière de châtier, de réprimer, de punir, d’user de la force pour diriger un pays serait, semble-t-il, liée à la sagesse céleste. En effet, selon certains mages et primitifs, la torture du peuple ou l’abus du pouvoir serait le seul moyen miracle d’assurer la longévité du pouvoir d’un chef. De Eyadema à Mobutu en passant par Idi Amin Dada, Bokassa, Hissein Habré, Nguema, Bagazza, Moussa Traoré, Omar El Béchir, le capitaine Moussa Dadis Camara et d’autres ont recouru à la manière forte. Mais peut-on soutenir les rumeurs des cités congolaises qui mettent aussi la responsabilité de la dégradation des conditions des droits de l’homme sur le dos des Belges ? N’est-ce pas que l’abus de pouvoir existait bel et bien avant l’apparition du colonialisme ? En effet, l’histoire nous renseigne que l’Afrique précoloniale n’a pas été épargnée par l’exercice des pouvoirs répressifs. Sur fond de manières autoritaires voire d’excès, notamment dans la pratique de certaines coutumes. Sous couvert de la sauvegarde de l’ordre ou pour éviter la décadence du pays, nous lisons dans l’intéressante étude de Gisela Bonn « L’Afrique quitte la brousse » (Editions Robert Laffont, Paris, 1996) ces lignes :

« En ce temps de paix, le chef de tribu ne disposait pas, en général, de moyens de contrainte considérables ; il n’avait ni armée, ni forces de police appréciables. Mais la situation changeait à l’époque des hostilités tribales annuelles. Au début de la période sèche, on partait en guerre pour venger l’honneur blessé, une violation de frontière, le vol d’une vache, d’un esclave, d’une femme. Ces motifs étaient fréquemment des prétextes à de véritables expéditions de rapine. » « (…) Le roi dieu, le prêtre, le devin, le chef sont réunis chez beaucoup de tribus en une seule personne, dans d’autres, ils sont représentés par des individus différents. En tant que fils des dieux, successeur du fondateur demi-dieu de la tribu, le roi n’a pas le droit de vieillir ou de mourir de mort naturelle. Si les femmes ou les courtisans remarquent le moindre signe d’affaiblissement, le roi est empoisonné, enterré vivant ou étranglé selon la dure loi de la tribu. » A l’instar de la traite des Noirs, ces genres de procédés étaient monnaie courante. Ils poussèrent le colon à les abolir purement et simplement. Pour les remplacer par d’autres aussi indignes que les précédents.

Cikuru Batumike

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