Tobie Nathan: «Je préfère les esprits à l’inconscient»

Tobie Nathan, le créateur de l’ethnopsychiatrie publie ses Mémoires. De son enfance au Caire à ses consultations en France avec les immigrés, où s’invite le monde magique des esprits. Il a accordé une longue interview à notre confrère Le Nouvel Observateur. Lisez cet intéressant entretien dans les lignes qui suivent:

L’histoire mouvementée de votre prénom pourrait être un cas d’école en ethnopsychiatrie, discipline que vous avez créée dans les années 1980. En quoi a-t-elle marqué votre identité?

Tobie Nathan C’est l’impossibilité de porter mon prénom qui a imprimé mon identité. En raison d’un rêve de ma mère avant ma naissance, j’aurais dû m’appeler Yom-Tov, prénom du grand-père de mon grand-père qui fut grand rabbin d’Egypte. Mais, quand mon père, au Caire en 1948, me déclare à l’état civil, c’est juste au moment où commence la guerre entre les Juifs et les Arabes. Il lui fut alors impossible de me donner le prénom Tobie qui est le diminutif de Yom-Tov parce qu’il sonnait aux oreilles égyptiennes trop juif ou trop anglais. En hébreu, Yom-Tov veut dire «jour de fête», alors, dans l’urgence, il a choisi de m’appeler «Eïd», comme l’Eïd-el-Kébir!

Plus tard en France au moment de ma naturalisation à l’âge de 21 ans, impossible une nouvelle fois de récupérer mon prénomTobie en raison d’un refus de l’administration. J’ai donc choisi, de nouveau dans l’urgence, le prénom Théophile, «celui qui aime Dieu». J’aurais préféré être «l’aimé de Dieu». Mais on ne peut décider de tout. Sur mes papiers d’identité, je m’appelle toujours Théophile.

Dans votre enfance au Caire, jusqu’à l’âge de 10 ans, vous avez vécu dans un concert de langues différentes.

A cette époque, les trois quarts des juifs d’Egypte ne parlaient pas l’hébreu, mais le français, et bien sûr l’arabe. C’était une francophonie de distinction. Enfants, tous, nous vivions au milieu d’une multiplicité de langues. Nous baragouinions de l’arménien, du grec, du turc, de l’italien… Héritage de l’Empire ottoman, mes parents avaient la nationalité italienne, car il était quasi impossible d’être égyptien si on n’était pas musulman. Mes parents croyaient que ce passeport leur assurait une protection. Autochtones, les juifs d’Egypte sont par accident devenus des étrangers dans leur propre pays. Mais mes parents n’avaient jamais imaginé qu’ils seraient expulsés vers l’Italie en 1957. Ce fut pour eux une surprise totale.

Dans votre mémoire d’enfant, Le Caire de cette époque constituait une sorte de «parlement des dieux».

Oui. Nous étions tous très attentifs aux religions des autres et surtout à leurs fêtes. Cela faisait partie de la politesse commune. Quand, dans les années 1980, j’ai créé mes premières consultations à Bobigny avec cette diversité de dieux, d’esprits et de langues, j’ai d’une certaine manière reconstitué ce «parlement des dieux» de mon enfance. Mais cela, je ne l’ai compris qu’après coup.

L’autre particularité de votre enfance cairote est cette cohabitation entre le monde visible et l’invisible, le monde moderne et celui des djinns et des esprits.

Tout naturellement dans ce monde le médecin et le guérisseur juif ou arabe cohabitaient. Quand j’étais malade, ma grand-mère me donnait à la fois des médicaments et des potions traditionnelles. La distinction entre le rationnel et l’irrationnel n’existait pas. Je ne l’ai connue que bien plus tard.

Adolescent en France, à Gennevilliers, vous vous prenez de passion pour les livres de Freud.

En particulier pour ses «Trois Essais sur la théorie de la sexualité». Freud me parlait enfin de choses qui m’intéressaient. Avec quelques amis, on lisait les textes de psychanalyse comme le Talmud. On les apprenait par coeur.

Vous avez même poussé à 19 ans la passion ou le vice jusqu’à, avec un ami, vous psychanalyser mutuellement!

Nous avons pratiqué pendant deux à trois ans cette analyse mutuelle et totalement sauvage. Mon ami est d’ailleurs devenu psychanalyste. On a commencé comme cela. Au fond, ce fut sans doute ma seule vraie psychanalyse.

L’autre passion, à la fin des années 1960, ce fut la politique.

Bien sûr, je rêvais de relier la psychanalyse et la politique et surtout d’apporter la psychanalyse au peuple, de la «chasser de son monde bourgeois». En réalité, c’est ce que j’ai fait tout au long de ma vie avec l’ethnopsychiatrie, par l’intermédiaire de ces consultations collectives, transnationales et multilingues. Toutes mes consultations avec des patients ont été et sont gratuites. Ce qui, à l’époque, a scandalisé et mis en fureur le monde psy.

Et puis, à l’âge de 22 ans, une rencontre a changé votre vie: celle avec Georges Devereux, ce chercheur si mystérieux et passionnant.

Devereux fut mon maître, pas mon professeur, lui qui pourtant n’a jamais réussi à trouver le sien. Il avait une pensée totalement libre et originale. Tous ses étudiants de l’Ecole pratique des Hautes Etudes étaient d’extrême gauche et lui très à droite. Cela n’avait aucune importance. Il appartenait à une droite anarchiste austro-hongroise marquée par la phobie totale du communisme. Lui, converti dans les années 1930 au catholicisme, dont le vrai nom hongrois était György Dobó a, et c’est incroyable, toujours dissimulé son identité juive. Mais pendant la guerre du Kippour en 1973, il tremblait littéralement de peur pour Israël. La première fois que je l’ai vu, il m’a choisi comme son successeur. J’avais 22 ans. Il fut donc mon maître. Il m’a intellectuellement fabriqué. Je pensais par sa tête, alors que sa personne complexe et possessive ne m’intéressait guère. Vingt ans plus tard, au moment où je créais mes premières consultations, il m’a brutalement accusé de l’avoir trahi, et la rupture fut immédiate. En un certain sens, il m’avait donné un prétexte pour reprendre ma liberté. C’était quatre ans avant sa mort. Je ne l’ai plus jamais revu. L’invention de l’ethnopsychiatrie s’est faite dans l’improvisation la plus totale. Elle a bénéficié du fait qu’à cette époque la psychanalyse et l’ethnologie étaient des disciplines phares, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Vous avez introduit dans vos consultations un étrange commerce avec l’invisible.

La psychanalyse s’est construite contre le «monde des esprits» mais, avec l’arrivée d’une foule de nouveaux immigrés venant de cultures très différentes, il a fallu tout réinventer. On considérait ces immigrés comme de nouveaux prolétaires sans reconnaître qu’ils étaient toujours connectés avec les esprits, les ancêtres et les croyances de leurs pays d’origine. Installés en France, ils appartiennent toujours à leur «monde» plus ou moins magique dont on a voulu les «nettoyer». C’est absurde et, heureusement, impossible. La richesse des pensées et pratiques thérapeutiques apportée par les immigrés est incroyable. Les thérapeutes traditionnels sont des stratèges qui négocient et rusent avec les esprits et l’invisible. On ne négocie pas avec l’inconscient. C’est pourquoi je préfère les esprits à l’inconscient. J’ai bien connu Flavio Pessoa, un grand professeur d’anthropologie brésilien, eh bien, le week-end, il était maître de cérémonie vaudoue. Cette autre relation au monde était pour lui parfaitement naturelle. Ce qui me frappe chez les guérisseurs, à la différence des psychanalystes, c’est leur passion pour la guérison. C’est elle qui les intéresse. C’est pourquoi je tiens beaucoup au suffixe «iatrie» (cure, soin) d’ethnopsychiatrie. Devereux disait toujours qu’il ne fallait pas abandonner la «iatrie» aux médecins.

Vous écrivez dans «Ethno-roman» qu’il est très dangereux de négliger les morts. Pourquoi?

Vous ne trouvez pas que c’est important? En Afrique, il y a partout des endroits où l’on fait parler les morts. En France, il n’y a que les médecins légistes et les notaires qui leur donnent la parole. La séance du testament chez le notaire correspond à tout ce que l’on peut voir au Congo ou au Cameroun où l’on ne craint pas de faire apparaître les disparus. Il n’y a pas d’irrationnel mais des formes de rationalités différentes qu’il faut apprendre à découvrir. L’ethnopsychiatrie ne connaît ni racisme ni frontières. Si j’ai eu des élèves et ai dirigé de nombreuses thèses de doctorat, je ne suis le maître de personne. Peut-être l’ethnopsychiatrie disparaîtra-t-elle après moi. Mais les questions qu’elle pose, et celles, par exemple, des nouveaux et jeunes immigrés, parfois des mineurs coupés de leurs parents et de leur culture, ne peuvent pas disparaître.

Propos recueillis par Gilles Anquetil

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