Le conflit au KIVU et ses conséquences, vu du Burundi

par KAGIYE Evelyne

« Quand la maison du voisin brûle, il faut s’attendre à ce que la tienne soit aussi atteinte » disaient nos ancêtres. Sans être spécialistes des études stratégiques ou sans avoir de diplôme en relations internationales, les ancêtres avaient depuis des lustres compris que quand ton voisin n’a pas de paix, toi non plus tu n’en as pas. Les initiés quant à eux parleront de phénomène de contagion ou de «  spill over» comme disent les anglo-saxons. 

En ce sens, une réflexion sur ce qui se passe a l’Est de notre grand voisin de l’Ouest, un pays limitrophe et qui partage avec le Burundi non seulement des frontières mais aussi des données sociologiques, anthropologiques, géographiques, culturelles et historiques, ne serait pas dépourvue de fondement. Tout observateur avisé comprendra aisément que l’enjeu et de taille et que les Burundais devraient prendre ce qui se passe à l’Est de la RDC avec le plus grand sérieux. Dans mon analyse, je ferai un petit aperçu historique du conflit dans le Kivu (I), je parlerai ensuite des enjeux (II) et enfin des conséquences de ce conflit sur le Burundi en particulier et sur la région de manière générale (III)

I. Bref aperçu historique du conflit au KIVU

Le conflit au Kivu, cette région plus grande que la France et qui regorge de richesses minières et forestières d’une valeur inestimable, ne date pas d’hier. En effet, la chute de Juvénal Habyarimana au Rwanda en 1994 a permis aux nouvelles autorités rwandaises de mettre en exécution un projet aussi vieux que le monde : la reconquête de cette région non seulement pour permettre aux Rwandais d’avoir accès aux immenses ressources naturelles de cette région mais aussi réaliser un rêve fou qui hante certains esprits : l’empire hima, une sorte de libensraum pour les tutsi de la région des grands lacs africains (Burundi, Rwanda, RDC, Tanzanie, Kenya et Ouganda). Après la défaite des anciennes forces armées rwandaises en 1994 et la prise de pouvoir par le FRP-Inkotanyi, le Rwanda s’est vidé de sa population majoritairement hutu. Cette dernière trouva refuge dans plusieurs camps érigés dans les différents endroits du Kivu et non loin des frontières rwandaises. Pour le nouveau pouvoir à Kigali, la présence de refugiés hutu à proximité des frontières rwandaises constituaient une menace et il fallait tout faire pour détruire ces camps qui représentaient une menace non seulement pour le Rwanda mais aussi pour les populations tutsi d’origine rwandaise (Banyamulenge) installées dans la région depuis la fameuse révolution rwandaise de 1959. Le phénomène Banyamulenge naîtra dans ce contexte pour épauler le pouvoir rwandais dans la traque de ceux qu’ils ont réussi de qualifier de « génocidaires ».

Ces Banyamulenge seront instrumentalisés et utilisés par le pouvoir de Kigali pour chasser Mobutu du pouvoir  en collaboration avec le Mouvement  AFDL pilotée par Laurent Désiré KABILA. Depuis lors, Kigali exercera son contrôle et son influence sur la région et sur le pouvoir de Kinshasa dont les grands ténors étaient des Rwandais dont le chef d’Etat major de l’Armée de Kabila, James KABAREBE. Cette région ne connaîtra plus la paix car tous les mouvements insurrectionnels naîtront là-bas. C’est aussi dans cette région qu’est née la grande guerre qui a mis face à face plus d’une dizaine d’armées et de rebellions en 1988 et dont certains ont qualifiée de « Guerre Mondiale Africaine ».  Le contrôle du Kivu par le Rwanda est devenu une préoccupation nationale tant au Rwanda qu’au Congo et le Burundi devrait placer ce cas dans ses priorités pour assurer sa sécurité  et celle de toute la région. Le Mouvement du 23, dit M23 est lui aussi né dans cette région avec la bénédiction et les soutiens du Rwanda et de l’Ouganda selon le constat fait par les enquêteurs des Nations Unies. Ces derniers temps, le M23 a menacé de prendre Goma la capitale du Nord Kivu pour finaliser la conquête de la région et proclamer la naissance de la République Unie du KIVU.  En effet, tous les attributs de ce nouvel Etat, Hymne, drapeau, délimitation des frontières, seraient déjà conçus et reste seulement la proclamation officielle. Reste à savoir ce que sera la réaction de la communauté internationale face à cette sécession programmée du Kivu.

II. Enjeux du conflit au Kivu

Il est devenu une évidence que le conflit qui secoue l’Est de la RDC est entretenu par certains pays étrangers pour des intérêts facilement repérables. C’est dans ce cadre que plusieurs pays occidentaux dont la Grande Bretagne, la Suisse, l’Allemagne, la Norvège et les Etats Unis d’Amérique ont clairement mis en garde le Rwanda dont le soutien au M23 a été clairement qualifié de flagrant.

L’histoire a montré qu’il n’y a pas d’enjeu sans le jeu d’intérêt et le conflit au Kivu est loin de faire l’exception. Pour ce qui est des enjeux de ce conflit, cette analyse propose aux lecteurs trois sortes d’enjeu : L’accès aux ressources naturelles; les problèmes de terres et la recherche d’un espace vital pouvant servir de base pour  la formation de l’empire hima.

a)        Les ressources naturelles

Pour pas mal d’observateurs, le conflit au Kivu est avant tout alimenté par l’existence de ressources immenses dans cette région. Ces ressources suscitent la convoitise de plusieurs pays occidentaux et africains et même des individus. Etant donné que le pouvoir central de Kinshasa peine à asseoir son autorité sur cette région, il se crée une sorte de cacophonie consécutive à la lutte pour l’accès et le contrôle de ces ressources. Il y a donc des alliances qui se créent, des mouvements armés qui naissent et qui se nourrissent de ces ressources naturelles pour survivre. Le M23 et tous les autres mouvements rebelles tels que le LRA de Joseph KONY, le FNL de RWASA, les FDLR, les MAI-MAI, etc. qui pullulent au Congo profitent de cette absence de l’autorité du pouvoir central pour y imposer leur propre autorité.  Chacun cherche à mettre la main sur tout ce qui se trouve dans la partie sous son contrôle et dès que deux ou plusieurs acteurs se rencontrent sur un même terrain de chasse, il y a soit collision soit collaboration. Mais il semble que c’est toujours le plus fort qui impose les règles du jeu. Dans le cas précis, c’est le M23 qui semble mieux organisé et mieux pourvu en homme et en armes. Ses soutiens lui viennent essentiellement du Rwanda, de l’Ouganda et du Burundi dans une moindre mesure. Pour le cas du Burundi, il importe de noter que le soutien au M23 est fourni par certains partis politiques de l’opposition qui rêvent de bénéficier des mêmes soutiens pour renverser le pouvoir en place à Bujumbura. Actuellement ces partis de l’opposition burundaise ont déjà fourni environ 700 hommes spécialement des jeunes qui combattent dans les rangs du M23. La majorité de ces jeunes sont issus du parti MSD de l’ancien journaliste burundais Alexis SINDUHIJE. Ce qui fait la différence entre le M23 et les autres mouvements rebelles du Congo, c’est l’existence d’un programme politique fort et qui s’appui sur des revendications identitaires partagées par une population de différents pays de la région. Mais, il semble peu probable que ce mouvement puisse aller loin car sa durée de vie dépend largement de la volonté et de l’objectif recherché par ses principaux parrains qui sont le Rwanda et l’Ouganda. Il suffira que le mouvement diverge un peu avec eux pour subir le sort du Général Laurent NKUNDA qui, il n’y a pas longtemps, faisait lui aussi la pluie et le bon temps dans l’Est de la RDC.

Tout semble faire croire que c’est l’accès aux ressources naturelles du Congo qui intéresse davantage et les dirigeants et les parrains du M23. Evidement, ces ressources naturelles n’intéressent pas que ceux cités mais aussi toute une constellation d’acteurs qui fournissent armes, hommes, armes et logistique pour faire durer le conflit afin de mieux se servir. Depuis que cette région est en insécurité chronique, certains pays limitrophes de la RDC sont devenus producteurs et exportateurs de matières premières pourtant introuvables dans leur sous sol ou sur leur territoire. Il a été constaté la présence de plusieurs entreprises étrangères qui exploitent illégalement les richesses du Congo. Le rapport des Nations Unies sur l’exploitation illégales des ressources naturelles du Congo en 1998 a dénombré 11 compagnies étrangères. Les destinations de ces ressources sont aussi variées que diverses : Rwanda, Ouganda, Australie, Angleterre, Emirats Arabes Unis, Dubaï, Australie, Amérique, etc. Des liens commerciaux se tissent entre les mouvements rebelles œuvrant dans la région et les trafiquants d’armes et de drogue.

b)        Les problèmes de terre

Compte tenu des dimensions de la RDC et de l’exigüité des terres au Rwanda, d’aucuns commencent à penser que ce pays chercherait à gagner de l’espace vital pour sa population. D’autres pensent que le pouvoir de Kigali chercherait à dissimiler  ses propres problèmes à l’interne en créant une sorte de diversion ou en cherchant une occupation à son armée pléthorique. Ce deuxième aspect serait commun avec l’Ouganda dont l’opposition au pouvoir du président Museveni se fait de plus en plus sentir au risque d’imploser le pouvoir en place. Le lecteur comprendra ici que les avis sont partagés mais quelque part se cache la réalité.

En ce qui concerne le Rwanda, la présence d’une population rwandophone dans l’Est de la RDC  depuis la période coloniale renforcée par l’exode de 1959 a longtemps constitué un argument pour des revendications territoriales explicites. Il y a de plus en plus une conscience collective rwandaise  qui fait croire aux populations de ce pays que les frontières de leur pays s’étendent au-delà de celles d’aujourd’hui. On se souviendra des d’éclations de l’ancien président Pasteur BIZIMUNGU à ce propos qui ont par ailleurs provoqué une indignation totale de la communauté internationale qui croit fermement au principe de  « Uti Possidetis », un principe consacré par le Droit International et qui a beaucoup contribué à la paix et la sécurité internationales. Mon analyse sur cet aspect précis se base aussi sur ces déclarations de l’institution la plus autorisée à savoir le Président de la République.

L’autre explication découle de cette crainte des autorités rwandaises d’être un jour obligées de recevoir sur son sol des milliers de rwandophones  dont les Banyamulenge chassés de l’Est du Congo par le pouvoir de Kinshasa comme cela avait été envisagé, à un certain moment par feu MOBUTU. Confronté déjà aux problèmes de terres, un surplus de population créerait sans nul doute des difficultés insurmontables. Le Rwanda joue alors sur cet aspect en faisant comprendre à cette population que leur place est en RDC et non au Rwanda et la peur de se retrouver un jour apatride pousse cette population à accepter le parrainage du Rwanda pour défendre leur identité et leur appartenance au Congo. C’est un problème très complexe qui risque d’envenimer pour longtemps les relations entre ces deux pays. C’est cette crainte qui vient renforcer le rêve de trouver un espace favorable à l’épanouissement de cette population et qui constitue le troisième point de mon analyse.

c)        La recherche d’un espace vital pouvant servir de base pour  la formation de l’empire hima

Aux yeux de plusieurs analystes, l’idée de formation d’un espace sous le contrôle des hima de la région des grands lacs africains semble saugrenue et irréaliste. Pourtant, ce rêve subsiste dans certains esprits téméraires tutsis et a déjà fait beaucoup de victimes à son actif. Sans parler des massacres entre hutu tutsi du Rwanda et du Burundi, le lecteur se souviendra du conflit entre Hema (hima) et Lendu de la RDC. Ce rêve de fédérer tous les tutsi du Burundi, du Rwanda, de la RDC, de l’Ouganda, du Kenya et de la Tanzanie continue à faire des émules au sein de certains extrémistes tutsi sans même savoir de quoi il s’agit  et sans pouvoir comprendre sa portée et les conséquences que cela peut entrainer. D’aucuns pensent même que les hésitations de certains dans les efforts de l’intégration régionale et la construction d’une Communauté Est-Africaine trouvent leur origine dans ce mythe de « l’empire hima » qui peut facilement conduire à des folies incontrôlables.  Et les hutu et les tutsi et même d’autres ethnies dans différents pays sont conscients des dangers du replie identitaire au moment où certains continuent à nourrir cette « illusion identitaire » pour utiliser le terme de Jean-François Bayard. C’est d’ailleurs cette illusion identitaire qui motivent les jeunes tutsi, manipulés par certains politiciens, à aller combattre dans les rangs du M23 comme ils l’ont fait avec le Mouvement du Général NKUNDA, solidarité ethnique oblige, diraient certains.

Pourquoi alors l’Est de la RDC intéresse les tenants de ce rêve ? Dans les développements précédents, il a été fait mention de l’absence d’autorité étatique dans le Kivu et cela constitue un atout pour la concrétisation de cette entreprise. En effet, pour que cet empire puisse avoir le jour, il faut absolument un espace totalement acquis à la cause. Il faut un point de départ, une zone de non droit, qui puisse échapper à tout contrôle et c’est de se foyer que l’empire s’étendra vers le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda et ailleurs. Cette zone de non droit, ne peut pas se trouver ni au Burundi, ni au Rwanda moins encore en Tanzanie. L’Est de la RDC constitue un choix idéal et la population rwandophone, confrontée aux difficultés auxquelles nous avons fait allusion, constitue la pièce maitresse.  Ces populations ont besoin d’un espace qui leur soit reconnu car maintenant  ni le Rwanda ni la RDC ne les reconnait comme siennes. Et il ya évidement risque que leurs agissements et surtout leur connivence avec les Rwandais renforce le sentiment anti-rwandophone au Congo. De toute évidence, cet empire n’intéresse les Rwandais ou les Ougandais que dans la mesure il leur permettrait l’accès aux immenses ressources du Congo.

III.      Conséquences de ce conflit sur le Burundi

Pour conclure notre analyse, le lecteur permettra que l’on parle un peu des conséquences du conflit au Kivu sur la région et spécialement sur les pays limitrophes comme le Burundi.  Au niveau international, il est admis que toute remise en cause des frontières héritées de la colonisation ne peut être que condamnable. En effet, la remise en cause du principe de « Uti Possidetis » entrainerait des réactions en chaine et dont les conséquences seraient difficiles à prévoir. C’est pour cela que la réaction de la SADC et des autres pays et organisations reste imprévisible. On peut facilement s’attendre au pire si le M23 continue sa progression.

Les conséquences du Conflit au KIVU seront dramatiques pour le Burundi. En effet, il a été déjà constaté que dès qu’il y a un problème au Congo, les refugiés préfèrent la destination burundaise.  Le Burundi sera sans doute déstabilisé par la présence de refugiés  ne fut-ce que pour satisfaire leurs besoins mais aussi et surtout parce que parmi ces refugiés vont figurer des émissaires du M23 pour constituer une position avancée. La circulation des armes va s’intensifier, les incursions rebelles vont augmenter d’intensité et cela va détériorer la sécurité dans le pays. Une fois le Kivu conquis, la deuxième phase sera la conquête du Burundi  et c’est pour cela que le M23 a déjà noué des alliances avec certains mouvements rebelles et politiciens  burundais. Même Agathon RWASA aurait été approché pour une coopération éventuelle même si tous les contours ne lui ont pas été précisés.  Le M23 lui aurait promis une amnistie contre les tueries de Gatumba qui ont pris les vies de nombreuses Banyamulenge. Subtile qu’il est, RWASA a promis d’étudier la proposition sans donner d’assurance. De l’autre coté, le M23 promet aux Banyamulenge la tête de celui qui a endeuillé leur communauté et qui n’est autre que RWASA. Celui-ci est conscient du fait qu’il n’est pas l’homme que le M23 placerait à la tête du Burundi alors que devenir président du Burundi reste une obsession. Pour ce dernier, sa préférence va plutôt vers les MAI-MAI et les FDLR avec qui il a déjà collaboré et qu’il semble mieux connaitre. Cela renforce évidemment les soupçons du M23  qui fait tout pour  ne pas dévoiler ses objectifs ultimes au grand jour au risque de provoquer des réactions hostiles des autres ethnies. Jusque quand durera la suspens dans ce jeu de Poker ? Wait and see .

Evelyne KAGIYE

Publicités