Qu’est ce qu’une femme en RDCongo?

Leur sort est trois fois plus lamentable dans les milieux ruraux où elles subissent le mariage forcé, malgré que l’une des conditions de validité du mariage soit le consentement libre et volontaire, où on en fait des deuxièmes femmes, alors que la loi consacre la monogamie. Propos de Christine Kamba.

Femmes du kivu autour du Dr Mukwege ou quand le viol les rabaisse davantage…

« – C’est un être qui ressemble à un homme mais qui réfléchit toujours comme un enfant. Toute femme a quatorze ans, dit-on. »

– Un être égal à l’homme ?

– Jamais ! On l’aime parce que comme un arbre, elle peut donner des fruits, c’est-à-dire des enfants. Et comme un arbre, sous son ombre, on peut se reposer, elle peut vous procurer du plaisir.

Voilà la conversation que j’ai eue un jour avec un homme à la clôture d’une conférence. Et à partir de ce jour, j’ai compris que les femmes, non seulement en RDCongo, mon pays, mais dans beaucoup de pays du tiers monde, étaient enchaînées. Enchaînées par les coutumes, enchaînées par les hommes, enchaînées même par leur propre peur de se libérer, d’oser.

La femme congolaise rencontre des problèmes partout où elle passe.

D’abord dans sa famille, puis dans son mariage, ensuite dans son travail ou dans le milieu scolaire. Enfin, elle est laissée pour compte en politique. Parlons de quelques problèmes que la femme rencontre dans son mariage en illustrant ces propos avec certains cas réels, vécus.

Nécessité d’une lutte individuelle et collective

La lutte individuelle et collective des femmes est décisive dans le processus d’émancipation. En RDC, on a parlé pendant longtemps d’une certaine émancipation de la femme qui était l’initiative des hommes. Or, quand une personne prétend vous affranchir, vous lui êtes redevable. Elle devient, pour ainsi dire, votre sauveur, votre libérateur. Et puisqu’elle vous a libéré et que vous lui devez tout, elle ne peut vous donner que ce qu’elle juge bon vous convenir et non ce que vous méritez. Ainsi le rôle que doit jouer la femme dans la communauté en vue d’influencer l’évolution des m¦urs se trouve anéanti. En cherchant elle-même à s’émanciper la femme veut aller au-delà des certains tabous, renverser les préjugés et démontrer qu’en tant que personne humaine ayant les mêmes droits et les mêmes aptitudes que les hommes, elle est à même de grandes réalisations.

Les hommes devraient se surpasser et surmonter certains complexes dont celui de supériorité absolue. Il n’y a pas très longtemps, cela se fait encore dans certains milieux, la femme ne pouvait pas manger à table avec son mari. Elle prenait son repas à même le sol avec ses enfants. Et souvent quand l’homme savoure un copieux repas, la femme, elle, mange quelque chose qui n’a de nourriture que le nom. L’homme à table, la femme à même le sol. Cette pratique était courante dans beaucoup de villages et s’est transplantée dans nos villes. Cette illustration montre déjà l’inégalité de pouvoir qui existait et qui continue d’exister entre les deux sexes. Celui qui mange à table, n’acceptera jamais de descendre pour manger à même le sol avec sa compagne parce que celle-ci lui est inférieure. Bien qu’on aime son chien, sa nourriture lui est servie sur le pavé. Bien qu’on aime son chimpanzé, on n’acceptera pas qu’il prenne sa douche dans la baignoire. L’illustration de l’homme à table, la femme à même le sol a créé un complexe de supériorité dans l’esprit des hommes. C’est pourquoi, même si aujourd’hui, il y a des maris qui acceptent de manger à table avec leurs femmes, dans leurs têtes, ils la voient toujours mangeant à même le sol. Il leur sera difficile de traiter d’égal à égal avec elle. Ils ont quitté le village, mais le village n’a pas quitté leur tête ! Et lorsqu’il s’agit de la tradition, le législateur congolais même s’y réfère.

La législation

Dans l’exposé des motifs du code de la famille, il dit  » conformément à la mentalité traditionnelle, il est prévu que pour accomplir un acte juridique, la femme mariée doit avoir été autorisée par son mari « . Qu’est ce que le législateur entend par mentalité traditionnelle ? Le village. L’homme à table, la femme à même le sol. La femme est tellement déconsidérée dans la société qu’un jour un homme me dit :  » Vous plaidez la cause des femmes ; alors enlevez votre robe « .  » Enlever ma robe, mais pourquoi ? « . Il me dit sur un ton très sérieux que pour plaider sa cause, un avocat porte une robe (la toge), et pour plaider la sienne, la femme devrait enlever sa robe. Car, me dit-il, la femme vaut ce que vaut son physique. Combien des femmes ont-elles un jour enlevé leur robe pour plaider leur cause ? A combien a-t-on fait enlever leur robe de force pour voir si elles savaient plaider la leur ? La femme est déconsidérée, tellement déconsidérée qu’on a fini par lui donner un prix. Femmes choyées et aimées : femmes rabaissées et chosifiées !

La question de la dot

Qu’est ce qui doit avoir créé ce que j’appelle le complexe de l’homme à table, la femme a même le sol ? Il y a entre autres, une mauvaise interprétation de l’institution de la dot. L’homme en versant la dot, qui est constituée des biens de valeur et de l’argent, à sa belle-famille se considère alors le  » propriétaire  » de sa dulcinée. La femme ne devenant qu’un bien qu’on ait acheté, elle ne peut lui être égale. Aujourd’hui, on retrouve très souvent dans la bouche de beaucoup d’hommes des propos du genre :  » Que veux-tu dire ? Je t’ai épousée avec mon argent « . Ce qui voudrait dire en d’autres termes :  » je t’ai achetée « . Ayant été achetée, elle se retrouve pieds et poings liés. Les femmes ne devraient plus continuer à être déconsidérées.

La discrimination les amoindrit, les chosifie, ne met qu’une infime marge entre elles et l’esclave. L’esclave, dans nos villages n’avait pas de droits, il ne pouvait pas participer à la vie politique, économique, socialeŠ l’esclave avait un prix. Est-ce que le prix d’une femme congolaise c’est la dot ? Cette dot qu’elle prend avec amour des mains de son futur époux pour la remettre à ses parents ? Cette dot est aujourd’hui indexée en monnaies fortes, dollars ou euros. Et qui sait, si demain, la dot des femmes congolaises ne sera pas cotée au marché des bourses tellement que sa montée en valeur est sans cesse croissante. Puisque l’homme n’acceptera pas d’aller manger à même le sol avec sa femme, il appartient donc à celle-ci de faire un effort pour le rejoindre à table non seulement pour manger ensemble mais aussi pour tabler, traiter d’égal à égal parce que tous les humains naissent égaux en droit et en dignité. La femme, comme le disait Aragon, est l’avenir de l’homme. Et comme avenir de l’homme, elle doit revendiquer sa place et voir sa personne respectée. Mais cette démarche est aussi délicate du fait que la femme s’est résignée à se contenter de sa situation.

Qu’est ce qu’elle ne subit pas ?

En RDC, la femme mariée est très limitée du point de vue du droit. Elle ne peut poser aucun acte sans l’autorisation préalable de son mari. Pour acheter un passeport, il m’a fallu obtenir l’autorisation maritale. Quand je quittais mon pays pour la Zambie, au poste frontalier de Kasumbalesa, l’agent de l’immigration m’exigea l’autorisation maritale. Comme je ne l’avais pas, mon mari fut contacté par téléphone pour assurer qu’il était au courant de mon voyage. Les hommes ne pourront jamais se défaire eux-mêmes de cette idée qu’une femme  » est inférieure  » et que les actes, avant le mariage, sont censurés par ses parents et, pendant le mariage, le sont par son mari. La femme passe ainsi de la tutelle parentale à la tutelle maritale. Et quand elle n’est pas encore mariée, la femme est considérée, à tort, comme une prostituée.

Du point de vue familial, doit-on continuer indéfiniment à négliger la capacité de la femme à subvenir aux charges du ménage ? Dans la RDC d’aujourd’hui, la définition traditionnelle des rôles est profondément remise en cause. Près de 60% des ménages vivent grâce aux petits commerces des femmes et dans 20%, les femmes contribuent à parts égales aux charges du ménage avec les hommes. Cette situation ne les a pas pour autant affranchies parce que pour bon nombre d’entre elles, les fonds de démarrage de leurs petits commerces, ont été donnés par leurs maris. Ce qui les rend encore plus enchaînées qu’avant. La jalousie amène régulièrement les hommes à tabasser leurs femmes comme des forçats. Qui les inquiétera ? Ce sont eux qui font la loi !

La femme doit accepter d’avaler les déclarations de son mari comme des paroles d’évangile. Tout ce qu’il lui dit doit être acquiescé par un oui et un amen. Alors que la loi interdit la bigamie, il arrive qu’un homme s’engage dans un autre lien de mariage sans craindre d’être inquiété. Et dans certains cas, le jour ou il va verser la dot dans la famille de la deuxième femme, il se fait accompagner par sa femme légitime. Et souvent c’est cette dernière qui amène la nouvelle mariée à la maison. Dans notre droit, l’action en adultère ne peut être initiée que par le conjoint victime. Or la conjointe victime a peur de l’initier. Mon père était bigame. Après 18 ans de vie conjugale avec ma mère, un matin il lui annonça sa décision de prendre une deuxième femme. Ma mère n’était pas contente. Mais elle n’y pouvait rien car elle ne donnait naissance qu’à des filles, chose qui n’arrangeait pas mon père. Ce dernier lui demanda ce qu’il fallait acheter pour constituer la dot qu’il donnerait à la famille de sa rivale, une fille de 16 ans plus jeune qu’elle. Elle assista mon père dans toutes les courses et c’est elle qui se chargea d’aller accueillir et conduire à la maison sa rivale. Mon père pressentait au fond de lui-même que son nouveau mariage ne devait pas du tout arranger ma mère. Conformément aux habitudes, il lui paya un pagne pour la consoler. Ainsi il devient le mari de deux femmes et la vie continua.

Est-ce que ma mère savait qu’il lui était possible d’aller devant la justice contre mon père pour adultère ? Et quand bien même elle l’aurait fait, son action aurait-elle eu la chance d’aboutir ? La question vaut la peine d’être posée car la bigamie ou la polygamie est tout ce qu’il y a de plus normal dans la tête de beaucoup d’hommes, du ministre jusqu’à la sentinelle en passant par le magistrat. Un musicien congolais célèbre l’a même dit dans l’un de ses tubes à succès,  » Muzi « , où il chantait :  » Muzi, je t’aime comme je l’aime (?) qu’est-ce qui pourra t’étonner, je ne suis pas le premier à prendre deux femmes. Pose la question à ton père, il me donnera raison ! »

Concernant l’infidélité, la jurisprudence congolaise veut que l’adultère du mari ne puisse être réprimé que s’il revêt un caractère injurieux pour sa femme. Par caractère injurieux, il faut entendre le fait pour la femme de surprendre son mari avec une éventuelle rivale dans le lit conjugal. Alors qu’il suffit d’un simple soupçon d’infidélité porté sur sa femme pour que l’homme se réveille le matin et lui demande de faire sa valise ! Et beaucoup de femmes trouvent cela normal.  » Si mon mari ne veut plus de moi, disent-elles, je rentrerai chez mes parents « .

Les violences faites à la femme, violences morale ou physique, sont courantes. Dans certaines contrées de la RDC, le mari appelle rarement sa femme par son nom. Il peut tantôt l’appeler  » toi, chienne « ,  » canard  » ou  » putain  » sans que celle-ci manifeste un mécontentement. Et ce n’est pas dans l’intimité qu’il agit ainsi. Il peut même l’insulter dans un endroit public au vrai sens du terme, il le fait même devant ses beaux-parents qui se résignent au silence et qui peuvent condamner leur enfant à tort ou à raison.

Un jour, j’étais invitée dans une famille à Mbuji-Mayi, ville diamantifère du centre de la RDC. On était à table quand le mari constata qu’il y manquait de l’eau. Furieux, il interpella sa femme sur un ton, je m’excuse, qu’il m’est difficile de décrire :  » Et toi, imbécile, nous allons te boire, toi ? Tu es bête comme ta mère « . Sans protester, la femme qui d’ailleurs ne mangeait pas avec nous, servit de l’eau. Le mari la gratifia d’une insulte qui indisposa même le diable en personne. L’éducation que cette femme a reçue l’oblige à subir toutes sortes d’affronts, d’accepter d’être conduite comme l’agneau à l’autel du supplice. Elle ignore qu’elle a des droits, elle ignore que sa dignité doit être respectée par son mari et par la société. Tout propos discourtois qu’elle tient à son mari peut conduire au divorce ou l’obliger à lui donner, comme amende, tantôt une chèvre, tantôt une poule. Quoi de plus normal, dans l’univers des poissons, les plus grands dévorent les plus petits.

 » Mon peuple meurt par manque de connaissance « .

L’ignorance est pour beaucoup de cas à la base de la misère des femmes. L’ignorance avant tout de leurs droits. Il existe certes beaucoup d’associations qui militent pour les droits de la femme en RDC. Si elles ne sont pas des associations de salon, donc sans influence sérieuse sur le devenir des femmes, elles sont des associations qui servent de marchepieds aux politiciens en mal de positionnement. La femme congolaise souffre par ignorance car, malgré quelques dispositions légales à déplorer, d’autres sont bonnes. Mais il faut mettre en oeuvre des moyens efficaces de sensibilisation, d’éducation. Les conférences, les campagnes seules ne suffisent pas. Il faudrait, par exemple, une radio spécialisée qui ne traiterait que des sujets ayant trait à la femme. Il faudrait une radio des femmes, animée par les femmes et pour les femmes. Et les choses changerontŠ. Au sein de la LDBG (Ligue pour la Démocratie et la Bonne Gouvernance), nous avons pensé créer un bureau spécialisé  » FEMMES EN DETRESSE  » dont la mission serait de secourir les femmes, au besoin de les assister moralement, judiciairement ou administrativement. Ce bureau serait composé de juristes, psychologues, sociologues et autres médecins.

Ce projet, qui risque de faire dévier notre ONG de ses objectifs initiaux, est encore à l’étude. Femmes enchaînées, femmes torturées, femmes cachottières, femmes exploitées.  Ou, encore mineures, on pousse ces filles dans le mariage sous couverture de la loi qui dispose que le mineur est émancipé de plein droit par le mariage. Où ces femmes enchaînées trouveront-elles une oreille attentive à leurs supplices, une oreille toute disposée, nuits et jours, à écouter leur calvaire et qui les fera sortir de l’ignorance pour qu’elles puissent regarder la vérité en face, l’affronter et la surmonter ? Où ces femmes enchaînées trouveront-elles quelqu’un qui plaidera leur cause, à qui elles mettront dans la bouche leurs propres paroles afin que l’on puisse parler à leur place ? Et qui leur apprendra à parler un jour elles-mêmes pour défendre leur cause ?

Mieux comprendre

Extrait : « Au fil du temps, un concept identitaire s’est mis en place : la femme congolaise prend de plus en plus conscience de son identité longtemps -et sciemment omnibulée par une volonté dominante et possessive- mâle. Elle s’est mise à parler pour soumettre ses aspirations de vie. Elle s’est mise à contester l’autorité du mâle et donner un sens à sa vie. De la soumission à la prise en main de son destin, le chemin parcouru reste long. Tout n’a pas été entrepris pour que la femme congolaise jouisse d’une grande considération quant au rôle qu’elle est censée jouer dans la société. Des acquis existent. Des défis, en grande partie, susceptibles d’en finir avec les discours, les promesses, les résolutions, les professions de foi et de poser des actes concrets en terme psychologique (adopter d’autres mentalités qui mettent la femme en confiance); culturel (en finir avec la chosification de la femme et se défaire du poids de certaines traditions qui l’amoindrissent dans sa personnalité); social (garantir l’instruction et l’accès de la femme aux postes de prise de position) ou juridique (actualiser les codes de la famille et du travail). Certes, des synergies ont vu ou voient le jour, oeuvres de quelques organisations féminines de la société civile. Mais, elles souffrent de l’absence d’une dynamique continuelle d’action, de l’absence de lobbying féminin ou de l’accompagnement de médias, d’un manque de collaboration ou d’entente entre les femmes, chacune voulant tirer la couverture de son côté. »   (Prise de conscience tardive ?, p.9)

Femmes du Congo-Kinshasa : défis, acquis et visibilité de genre est dans les librairies francophones. Auteur: Cikuru Batumike Numéro ISBN : 978-2-296-07779-9

Publicités