Mariages précoces : quelle remise en question ?

Les derniers chiffres du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) intriguent: 150 millions de jeunes filles se voient imposer, avant l’âge légal, un partenaire conjugal. La pratique est courante et ne concerne pas qu’un seul pays à travers le monde. par Cikuru Batumike

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Cette tradition met un terme à l’enfance d’une fille sur trois en moyenne, dans les pays en développement. Il compromet les droits fondamentaux des jeunes filles. Elle reste la cause de leur mal-être. Peu à peu, des structures et des actions de plusieurs natures se mettent en place, sur le plan international, pour la faire reculer.

Pratique d’un autre âge

Avoir moins de 18 ans et être mariée contre son gré. Cette pratique traditionnelle banale et inhumaine sévit dans plusieurs régions du monde. De plus en plus, des voix se font entendre pour exiger son abandon. Plusieurs cultures sont conviées à se passer d’une mentalité dépassée, même si elle est ancrée dans la mémoire collective, depuis de nombreuses décennies. D’aucuns justifient la raison d’être des mariages précoces. Ces mariages renforceraient la solidité des liens entre des ethnies en conflit. Ils permettraient la protection des jeunes filles contre les grossesses hors mariage. Pour de nombreuses familles, ils seraient une alternative de s’extraire du déshonneur qu’elles perçoivent dans l’activité sexuelle prémaritale de leur progéniture, peu après sa puberté. Ils seraient un gage, en contrepartie d’une dot,  pour surmonter la pauvreté. Ils contribueraient à l’allongement de la procréation d’une femme, favorisant la multiplication des familles nombreuses. Dans certaines coutumes ces mariages mettraient un frein à l’exode rural, obligeant des jeunes gens à ne pas partir chercher du travail dans les grandes villes.

On en convient, les conséquences de cette pratique sont diverses. Elles sont graves, dès l’instant où ces mariages mettent en péril l’intégrité physique et psychique des personnes qui les subissent. Des jeunes filles deviennent des épouses et des mères, sans une préparation physique émotionnelle. En déficit de maturité, leurs corps restent vulnérables aux complications de grossesse et d’accouchement, avec le risque de mourir en couche. Mariées aux hommes plus âgés, elles sont impuissantes de négocier un acte sexuel forcé et courent un grand risque d’être infectées par les maladies sexuellement transmissibles. Les jeunes mariées restent la proie de la détresse et ne savent pas se sortir de ce guet-apens. Par des actions médiatisées, d’aucuns prennent leur défense, après avoir pris conscience du déni de leur enfance ; de la confiscation de leur liberté individuelle et de la mise en danger de leur santé.

The Elders, un outil de sensibilisation

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Desmond Tutu et Mme Clinton: les hautes personnalités s’impliquent dans la bataille

Une visite au bureau de l’Organisation Non Gouvernementale The Elders, situé dans le chic quartier de Cambridge House à Londres, permet de comprendre l’urgence qui s’impose à l’abandon de cette pratique. La démarche de l’ONG se résume en une campagne soutenue, dans les médias et sur le terrain,  contre le mariage précoce des enfants. L’Archevêque Desmond Tutu préside aux destinées dece groupe indépendant, qui a réussi, en un temps record, à réunir des leaders de divers horizons autour des idéaux de paix et des droits de l’homme. En 2007, des personnalités publiques ont été réunies par Nelson Mandela à Johannesburg. La grande figure sud africaine est devenue, depuis cette date, l’aîné honoraire. La pro-démocratique birman chef de file Aung San Suu Kyi  a été aussi une aînée honoraire, jusqu’à son élection au parlement birman en Avril 2012. D’autres noms préstigieux composent le noyau central de l’ONG The Elders : Graça Machel, Mary Robinson, Ahtisaari, Kofi Annan, Ela Bhatt, Lakhdar Brahimi, Jimmy Carter, Gro Harlem Brundtland et Fernando Cardoso.

The Elders est un concept né de la  conversation entre l’entrepreneur Richard Branson et l’artiste-musicien Peter Gabriel, qui estimaient que “des anciens” hauts responsables pouvaient mettre leur expérience au service de leurs populations, après leur mandat. Ils pouvaient rester actifs auprès des communautés confrontées aux questions existentielles et trouver des solutions à leurs problèmes quotidiens. Dans un monde de plus en plus global, l’expérience de quelques uns peut contribuer à faire avancer les choses, dans l’intérêt de la majorité. Depuis son lancement, l’idée a convaincu bien du monde. Elle a fait des adeptes. Aujourd’hui, aux quatre coins du monde, l’ONG The Elders reste active. On retrouve sa voix, ses actions de la péninsule coréenne au Zimbabwe, en passant par la Côte d’Ivoire, Chypre, Sri Lanka, les deux Soudans et plusieurs autres pays.

Journée internationale des filles

Déjà, le 7 et 8 juin 2011, 70 femmes et hommes représentant 55 organisations locales et mondiales se rencontraient à Addis-Abeba, en Ethiopie pour planifier la stratégie d’une « Alliance pour la fin du mariage des enfants ». Plusieurs personnalités issues de la société politique ou civile étaient au rendez-vous. . A la suite du plaidoyer des membres de l’ONG, les Ministres des Affaires Etrangères du G8 ont évoqué le mariage des enfants comme une question importante au terme de leur réunion d’avril 2012, et l’Assemblée Mondiale de la Santé a débattu sur cette question en mai. En octobre 2012, The Elders posait ses marques et devenait plus que jamais active. A la date du11 octobre 2012, première Journée Internationale des Filles, instituée par l’Assemblée Générale des Nations Unies, Desmond Tutu et Mary Robinson participaient, aux États-Unis, à une série d’événements dont une réunion avec la secrétaire d’Etat Hillary Rodham Clinton, une table ronde autour du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, et une conversation en direct sur Internet avec des militants opposés au mariage des enfants. L’Archevêque Desmond Tutu et Mary Robinson ont également pris la parole lors du lancement d’un nouveau rapport du FNUAP sur le mariage des enfants. L’Archevêque Tutu a félicité les Nations Unies d’être à la base de cette journée, “qui représente une reconnaissance de la discrimination qui a empoisonné les femmes et les filles pendant des siècles”. Il a rendu publiques les nouvelles statistiques publiées par le FNUAP, avant d’indiquer le caractère gravissime de la hausse du nombre des filles mariées avant d’atteindre l’âge de 18 ans

Etre des filles avant de devenir épouses

moudoutheFrançoise Moudouthe

Depuis le peu de temps que The Elders est sur la brèche, beaucoup d’informations s’échangent, entre des experts, sur les approches efficaces susceptibles de mettre un frein au phénomène des mariages d’enfants.  Comment travailler pour donner plus de visibilité au sujet du mariage précoce dans l’agenda politique mondiale ?  The Elders sert de plate-forme au renforcement du soutien mutuel de ceux qui travaillent sur ce sujet. Des réalisateurs de programme, des experts et des avocats de plusieurs pays travaillent d’arrache-pied sur cette question.

Une démarche identique est adoptée par Françoise Moudouthe, ancienne de l’ONG The Elders,  de Crisis Group, de l’Organisation pour les migrations internationales et de l’Institut d’Etudes politiques de Paris.  Françoise Moudouthe est devenue Conseillère pour l’Afrique sub-saharienne à Girls Not Brides (Filles, Pas Epouses : Le Partenariat mondial pour la fin du mariage des enfants), une branche de The Elders, regroupant des organisations œuvrant de concert pour mettre fin au mariage des enfants, au niveau local, national et mondial.A la suite de la Journée internationale des filles, Françoise Moudouthe s’exprimait sur la nécessité qu’il y a à dénoncer, entre autres  discriminations qui sont faites aux filles, leur mariage précoce. Chiffres à l’appui, Françoise Moudouthe estime que  « ces filles-épouses se trouvent dans chaque région du monde, du Moyen Orient à l’Amérique latine, de l’Asie du Sud à l’Europe, dans tous les groupes ethniques et religieux. 46% des filles sont mariées avant d’avoir 18 ans en Asie du Sud, et 38% en Afrique subsaharienne (UNICEF). Dans certains pays, le pourcentage de femmes de 20 à 24 ans mariées ou en couple avant l’âge de 18 ans est particulièrement élevé – dont de nombreux pays francophones – comme le Niger (75%), le Tchad (72%), et la Guinée (63%). »

Frein à l’épanouissement de la personne

Le récent rapport du Centre de recherche international sur les femmes (International Center for Research on Women) « Solutions pour mettre fin au mariage précoce: ce que montre les faits » présente une batterie de 23 propositions de prévention avec, à l’appui, des évaluations documentées. Il en ressort la nécessité de mettre sur pied une  procuration d’informations et facilitation de discussions communautaires sur l’égalité des sexes ; d’inciter et d’encourager les parents à envoyer leurs filles à l’école ; de soutenir matériellement et moralement les filles mariées. Ces mesures suggèrent l’établissement des cadres légaux sur la base des conventions internationales. Du Bangladesh au Kenya en passant par l’Ethiopie, l’Inde, le Sénégal, le Niger, l’Albanie ou le Yemen, des études décrivent des situations pénibles. Il importe d’inciter et d’inviter les décideurs de tout bord, les chefs religieux, les politiques, les parents à créer, autour d’eux, des structures de réflexion ou à s’investir dans des actions existantes.

Certes, il existe des instruments internationaux qui établissent les normes applicables au mariage précoce. On retrouve dans la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant de 1990 l’article interdisant cette pratique et les décrets fixant l’âge minimal du mariage à 18 ans. Mais, la difficulté vient du fait que, dans des nombreux pays, les lois restent inefficaces face aux traditions et aux croyances populaires. Principalement dans des espaces où la fonction de famille se base sur les coutumes matrimoniales : la famille reste une cellule de production et l’unique source de richesse ; le mariage précoce est une stratégie de survie familiale. Que peut, par exemple, la loi lorsqu’un vieillard, chef de village par surcroît, se voit proposer, par ses administrés, une partenaire jeune ? Ou lorsque l’homme recourt à cette pratique, dans sa quête de la virginité d’une jeune fille, gage de fidélité ? Ou lorsque des hommes recourent à cette pratique pour se refaire la santé, quand ce n’est pas par complexe ou par souci d’échapper aux maladies sexuellement transmissibles ?

La promotion de l’égalité hommes-femmes dans le monde entier est une chose. Les entités à l’instar de l’ONG The Elders, jouent une juste partition. De plus en plus d’entités promeuvent l’autonomisation des filles par la poursuite de leur scolarité ; pour une acquisition des compétences professionnelles. Elles prônent la mobilisation et l’éducation des filles en encourageant un dialogue au sein de la communauté parentale. Elles proposent des alternatives économiques, pour dissuader les parents de marier leurs filles. Elles encouragent les Etats à adapter leur cadre législatif, en introduisant la norme de l’âge légal minimum pour le mariage ;   en veillant au strict respect de cette norme. À l’échelle internationale, une convention des Nations unies, qui date de 1962, recommande à tous les États « d’abolir le mariage des enfants et les fiançailles des jeunes filles avant l’âge nubile ». Cinquante ans plus tard, seuls 103 pays ont établi à 18 ans l’âge légal du mariage pour les filles et 126 pays l’ont recommandé pour les garçons. L’effort à fournir reste à la hauteur de l’objectif à atteindre : changer les mentalités et mettre fin au cauchemar de millions de filles dans de nombreux pays.

Contacts :

The Elders Foundation PO Box 67772 London W14 4EH, United Kingdom. Tweet: @TheElders  -Girls Not Brides E-mail : info@GirlsNotBrides.org-Forum sur le mariage et les droits des femmes et des filles CHANGE 106 Hatton Square 16 Baldwins Gardens London EC1N 7RJ E-mail:forumonmarriage@egroups.com

Cikuru Batumike

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