Des médicaments pour l’Afrique ou quand le Leem s’engage

Par Cikuru Batumike

Le Conseil d’Administration du Leem (Les Entreprises du Médicament) élisait le 4 décembre dernier Hervé Gisserot à la présidence de l’organisation professionnelle. Les résultats de cette élection ont été officiellement proclamés à l’Assemblée Générale le 12 décembre 2012. Le nouveau président prendra ses fonctions le 1er janvier 2013. Poursuivra-t-il la même ligne éditoriale du Leem vis-à-vis du continent noir ?

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Lorsque nous interrogeons l’histoire sur les différentes stratégies visant à améliorer durablement la situation sanitaire des pays en voie de développement, nous nous intéressons sur l’occasion manquée que fut, au début des années 1990, « l’initiative de Bamako ». Des agences internationales l’avaient préconisée pour une meilleure diffusion, auprès des groupes sociaux les moins favorisés, des médicaments dits essentiels. L’idée était de mettre en place des circuits de distribution impliquant les populations concernées tant sur le plan de la gestion que sur celui du financement. L’initiative n’a pas fait long feu, en dépit d’une stratégie efficace et originale qui comprenait aussi bien la décentralisation que la pratique des prix les plus bas des médicaments ou l’autofinancement. A la suite d’une libéralisation sauvage du marché et d’une mauvaise gestion « L’initiative de Bamako » aura plus bénéficié à quelques privilégiés qu’à l’ensemble des populations africaines qui en avaient besoin. Pour autant, les décideurs économiques n’ont pas baissé les bras. D’autres solutions ont été envisagées jusqu’à l’amorce de la stratégie du Leem. Cette entité pilote des initiatives en forme de coopération et de solidarité dans le monde. Elles s’inscrivent, aujourd’hui, parmi les réponses durables aux défis sanitaires que les pays francophones doivent relever.

Nécessaire stabilisation

Chaque année, les Entreprises du médicament en France prouvent leur utilité, par le biais des améliorations qu’elles opèrent, dans l’état de santé des populations francophones disséminées un peu partout dans le monde. Non seulement elles sont présentes dans les pays francophones, mais également, elles y enregistrent d’importantes avancées. Leur action soulage des millions de personnes placées devant des défis majeurs : l’urgence de prévenir ou de guérir une maladie et la nécessité de stabiliser un cas d’infection chronique ou de corriger un facteur de risques. La qualité de vie de nombreuses personnes s’en trouve améliorée, particulièrement en Afrique. En effet, la pénurie de médicaments appropriés pénalise fortement le continent noir où, selon différentes études concordantes, l’espérance de vie en 2012 n’a pas progressé. Elle serait de 47 ans contre 78 ans en Europe. A ce sujet, la Banque africaine de développement (BAD) indique que le pourcentage des personnes âgées de plus de 65 ans en Afrique est passé de 3,3 pour cent en 2000 à 3,6 pour cent en 2010. Le coût de l’action du Leem pour la santé, dans les pays francophones, est révélateur de besoins quotidiens de ses populations. A ce jour, le somme d’initiatives mises en place par ces entreprises, pour l’accès de ces populations aux médicaments, s’élève à plus de 500 millions de dollars. Il n’est pas exclu que de grandes inégalités subsistent dans les pays et entre les pays, aux lendemains du délai fixé à 2015, par la déclaration du Millénaire des Nations Unies, pour la réalisation des objectifs de développement liés à la santé.

Le travail de terrain du Leem

Gisserot

A l’instar de l’action de l’OMS, la fourniture de médicaments par le Leem aux pays dans le besoin, constitue un pas significatif dans l’amélioration de l’état de santé et renforce la vision réaliste qui met à l’avant plan l’intérêt primordial des populations bénéficiaires. Il est vrai que si une partie de l’Afrique francophone peut accéder aux médicaments génériques, elle n’en produit pas encore elle-même. L’ultime voie au traitement des maladies passe par la présence sur le terrain des organismes efficaces, l’amélioration, la mise en place des structures sanitaires dégradées ou inexistantes et la formation du personnel local. Des programmes locaux sont soutenus par diverses entreprises engagées dans l’action du Leem. Pour rendre fiables les structures de soins existantes et la prise en charge des patients, MISD a opté pour la formation. Depuis 1998, l’entreprise a formé plus d’une centaine d’experts et de médecins locaux dans 16 pays africains. Le programme « Secure the future » lancé en 1999 par BMS, dans cinq pays d’Afrique anglophone, en partenariat avec ONUSIDA, a été étendu à quelques pays de l’Afrique francophone pour atteindre aujourd’hui plus de 115 millions de dollars. La Fondation GlaxoSmithKline France, en sigle GSK soutient et finance actuellement 18 programmes de soins et d’éducation thérapeutiques dans différents pays dont la Côte d’Ivoire, le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Cameroun, le Maroc, le Mali, le Burkina Faso et le Bénin.

Synergies africaines : une fierté des Africains et du Leem

Face à la gravité du fléau VIH-Sida, une prise de conscience s’est installée sur le continent africain. Des entreprises privées vont jusqu’à proposer à leurs employés des traitements. Dès juin 2003, avec l’appui du Leem, les premières Dames d’Afrique ont imaginé des actions en mesure de faire face à cette endémie. La plus palpable reste la création de l’ONG Synergies africaines qui déploie d’importants moyens de lutte contre le sida et la souffrance. Dirigée par Chantal Biya (présidente et fondatrice), Chantal Compaore (présidente d’honneur) et Hadjia Laraba (présidente en exercice) cette entité sanitaire conduit régulièrement des campagnes de sensibilisation autour du danger de la maladie. Elle a créé un fonds de solidarité devant appuyer des efforts de lutte contre le VIH-Sida. Certes, à force de tapage médiatique, on donne l’impression que les actions en cours sur la fourniture de médicaments se penchent un peu plus sur le VIH-SIDA qu’aux autres causes de mortalité que sont le paludisme, les diverses tumeurs, les infections respiratoires, la rougeole, la tuberculose, les maladies cardio-vasculaires, diarrhéiques et maternelles. Le Leem n’intervient pas dans l’unique cas de sida. Son action s’élargit aux initiatives de lutte contre d’autres maladies invalidantes ou mortelles. Sanofi-Pasteur, par exemple, donne une grande partie de sa production vaccinale pour combattre les pathologies répertoriées par des organisations comme l’UNICEF. Sanofi-Aventis (à l’instar de Bayer) se bat contre la maladie du sommeil (25 millions de dollars d’appui aux activités de l’OMS ; l’entreprise s’est alliée à la Fondation Nelson Mandela pour soigner la tuberculose en Afrique du Sud). Dans le cadre d’un partenariat public-privé avec l’OMS, Novartis fournit à un prix abordable un nouveau traitement contre le paludisme associant l’artéméther et la luméfantrine. Pfizer, de son côté, distribue, gratuitement, dans douze pays d’Afrique et à Haïti, un médicament contre certaines maladies opportunistes. La société a lancé un programme de lutte contre le trachome, principale cause de cécité évitable au monde. Des millions de traitements sont délivrés au Maroc, Ghana, Mali, Niger, Soudan, en Tanzanie et à l’Ethiopie.

La contrefaçon, véritable frein à l’action

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Malheureusement, nombre de ces actions restent sabotées par la prolifération des contrefaçons, sur le marché, dans la rue et les officines privées (que fourniraient des fonctionnaires indélicats). En effet, des médicaments sur-dosés, sous-dosés, sans principe actif, voire toxiques sont de plus en plus offerts par n’importe qui sur les marchés informels (Kinshasa, Bamako, Yaoundé -le marché informel du médicament représenterait environ 25% des médicaments consommés au Cameroun- et autres Kigali, Bujumbura) dans des conditions trop risquées. Cette activité déjà bien implantée dans les pays en développement gagne progressivement l’ensemble du marché pharmaceutique mondial. Nombre de cachets vendus seraient importés du Nigéria, fabriqués localement, ou de l’Inde, de la Chine, de l’Europe orientale. Activité rentable, la contrefaçon est moins risquée que d’autres activités criminelles de par le monde.Elle pose un véritable problème de santé publique parce qu’elle influe sur la santé des citoyens. Elle est à la base des plusieurs cas d’intoxications voire de mortalité. Le Leem développe un soutien aux autorités sanitaires confrontées à cette situation et élabore des techniques de contrôle adéquates. Il procède notamment à la formation des pharmaciens en subventionnant l’envoi sur le terrain des professionnels français. Des entreprises de médicaments recherchent toutes les solutions possibles pour enrayer ce fléau, par la sensibilisation  des patients à la nécessité de n’acheter leurs médicaments qu’à travers le réseau reconnu des pharmaciens professionnels, par la mise en place des laboratoires reconnus, capables d’analyser les produits et de répertorier toutes les suspicions de faux médicaments et, enfin, par des dispositifs d’identification (hologramme) et de traçabilité (Data Matrix). Le Leem reste attentif aux propositions des uns et des autres susceptibles de répondre à chaque cas de fabrication ou de distribution illégale des médicaments. On se souvient de l’idée avancée, il y a quelques années, par la ministre de la Santé du Bénin, préconisant la mise en place d’un réseau de laboratoires régionaux de contrôle pour casser les officines de vente illicite de médicaments. Ce réseau devait fixer un cadre juridique de lutte contre l’accessibilité à ces médicaments et offrir une garantie de sécurité sanitaire aux populations. Dans certains pays, l’OMS initie des séances d’information et de formation pour attirer l’attention des patients sur les dangers de médicaments obtenus en dehors des circuits officiels. La campagne interafricaine d’informations et de sensibilisation sur l’utilisation d’un médicament, son environnement et le contrôle de sa qualité semble se renforcer au fil des mois. C’est parallèlement à cette démarche que le Leem a mis sur pied la plate-forme internet AfricaPharma.org destinée à encourager l´harmonisation des législations et le travail en réseau avec les directions de la Pharmacie et du médicament. Le lancement de sa phase pilote avait eu lieu en septembre 2005 dans 7 pays d’Afrique (Burkina Faso, Mali, Bénin, Côte d’Ivoire, Sénégal, Congo et Cameroun).

Ne pas oublier les conflits et la pression démographique

La question d’approvisionnement en médicaments des pays du sud trouve, au jour le jour, des solutions viables. Principalement, au niveau de moyens susceptibles de développer les systèmes de santé de façon efficace. Ils portent sur la formation, l’éducation, la répartition voire l’assistance technique. Le Leem vient de lancer une action concernant le contrôle de la qualité de médicaments génériques essentiels. Les pays dans le besoin fournissent leurs tests à la Centrale Humanitaire Médico-Pharmaceutique (CHMP) qui effectue les contrôles indépendants. Le Leem prend en charge les coûts afférents à ces contrôles. Ce programme permet aux pays africains de faire effectuer leurs contrôles en France dans l’attente de l’amélioration des capacités locales de leurs laboratoires. Certes, l’apport des engagements de l’industrie pharmaceutique française dans les pays du sud est bien là et reste encourageant à plus d’un titre. Mais, force est de constater que cet apport ne suffit pas. Oui, il faut permettre un meilleur accès aux médicaments par les pays pauvres. Il s’avère que ce principe reste hypothéqué pour les familles sans revenus, sans couverture maladie (dans quelques pays il n’existe pratiquement pas de politique étatique sociale, des mutuelles, des sociétés d’assurances et encore moins des organismes de prévoyance). Aujourd’hui, plus de 350 millions d’Africains vivent avec presque rien par jour. La situation s’aggrave au vu de la part de l’Afrique dans les statistiques sur la pauvreté. Depuis 1981, moins de la moitié de la population (47 %) vivait sous le seuil de 1,25 dollar par jour. Cette proportion s’établissait à 51 % en 1981. Elle a diminué de 10 % en Afrique subsaharienne depuis 1999. En 2008, il y avait 9 millions de moins de personnes vivant sous le seuil de 1,25 dollar par jour, selon la Banque mondiale. Plus préoccupant, la baisse des prix (voire la gratuité de médicaments) ne suffira pas à éradiquer des maladies tant les systèmes de santé ont été ou sont fortement éprouvés dans des situations de conflit, tant ces systèmes sont déficients et ne permettent pas l’accès aux soins à tous et encore moins leur suivi régulier. Une situation aggravée par la pression démographique dans certaines régions et les migrations intercontinentales qui favorisent la propagation de certaines maladies graves.

Cikuru Batumike

Commentaires

Déficit de médicaments en Afrique :

un manque de volonté politique ?

boutiquafricaine

En dehors des conflits, de la pauvreté et de la pression démographique se posent deux questions majeures : quid du manque de visibilité des chercheurs africains dans cette chaîne internationale de solidarité préconisée par le Leem ? Quid de la contribution étatique à l’amélioration de la situation sanitaire des populations africaines ? En effet, pas une révolution à l’horizon lorsqu’on sait que le visage des industries pharmaceutiques africaines sur le marché mondial des médicaments est à peine visible. On veut bien espérer en l’action de l’APF (African Pharmaceutical Forum, membre de la Fédération Internationale Pharmaceutique) créé à Harare au printemps 2004. Peu de résultats. En attendant, les réalités sont là : on évalue à plus de 400 milliards de dollars le chiffre des industries pharmaceutiques mondiales. S’il a doublé au cours des dix dernières années, la part de l’Afrique, l’Asie et l’Océanie réunies reste insignifiante, bien que représentantes 75 % de la population mondiale (seulement 8 % par rapport aux USA, qui consomment la moitié de ces productions et l’Europe avec 25 %). Se pose aussi avec acuité l’engagement politique des autorités africaines face aux goulots d’étranglement dus aux médiocres infrastructures routières ou à l’absence de véritables politiques de santé publique. Réunis il y a quelques années au Sommet sur le SIDA à Abuja, au Nigeria, cinquante chefs d’Etat et ministres africains avaient signé un document dans lequel ils s’engageaient à consacrer 15 % de leur budget annuel au secteur de la santé. Le secrétaire général des Nations Unies de l’époque, Kofi Annan, avait plaidé en faveur de la constitution d’un fonds commun d’un montant de dix milliards de dollars, soutenu en cela par l’ancien président Bill Clinton. A notre connaissance, ce fonds fait à peine parler de lui. La part (relative) de la contribution des ministères de santé diminue, chaque année, dans plusieurs pays : leur budget représente moins de 9 % du budget national dont la grande partie va dans les salaires des députés et l’acquisition des armes.

Cikuru Batumike

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