En RDC, Cassius Clay le pygmée veut ouvrir l’esprit de ses frères

KINSHASA – Kapupu Diwa Mutimamwa, pygmée, 55 ans, est passé par l’université et se bat pour défendre son peuple, lui permettre d’accéder à l’éducation, aux soins de santé et de participer à la vie politique.

pygmees

Avec Congoforum/Bruxelles/Vif, bavard, tête ronde, cet homme originaire de l’Est de la République démocratique du Congo  (RDC)  utilise  le  qualificatif  d’autochtone  quand  il  parle  de  ses  frères  pygmées. Interrogé sur cette appellation politiquement correcte, il reconnaît qu’elle ne signifie pas grand-chose, tant qu’une étude sérieuse n’aura pas prouvé qu’une ethnie est arrivée au Congo avant une autre. Mais à une autre époque, pygmée était une injure, souligne-t-il.

Créateur de la Ligue nationale des associations autochtones pygmées du Congo, il tente d’interpeller   les   politiques,   rencontre   ministres,  ambassadeurs   et   ONGs   pour   les sensibiliser  au  débat  international  et  national  naissant  sur  la  gestion  des  ressources naturelles. La  RDC  compte  plus  de  400  groupes  ethniques  dont  une  trentaine  rattachés  aux pygmées.  Né  en  1957  à  Mwaga,  dans  le  Sud-Kivu,  où  son  père  était  devin  à  la  cour royale, Kapupu raconte avec humour ses premiers jours à l’école : on m’appelait Cassius Clay, car je me battais tout le temps.

Savoir suivre une abeille 

Le gamin a sans cesse la bougeotte. Ses professeurs -des religieux- doivent embaucher son  père  comme  sentinelle  pour  éviter  que  le petit Kapupu  ne  prenne inévitablement la clé des champs. Je ne pouvais pas rester assis les bras croisés deux heures, explique-t-il. Aujourd’hui, je sais suivre une abeille, dire où est son essaim, je sais qu’un serpent est passé  car  je  vois  ses  traces,  je  peux  faire  des  pièges  et  attraper  des  petits  animaux, énumère-t-il. Mais je suis allé à l’université à Genève, précise-t-il, assurant être le premier pygmée à avoir ainsi intégré une université européenne. Le projet de loi en cours d’élaboration sur le droit foncier en RDC est fondamental et doit prendre en compte les légitimes revendications des pygmées, selon Kapupu. Après ça, il sera alors difficile d’ignorer les peuples autochtones. Lors d’une conférence en 2008 à Goma (est), il a rassuré les autorités : nous ne sommes pas  des  guerriers  a-t-il  dit,  en  référence  à  de  précédents  conflits  régionaux  où  les pygmées  ont  souvent  été  enrôlés  de  forces  comme  supplétifs  par  certains  belligérants. Ainsi lors des guerres du Shaba (sud-est, ex-Katanga) dans les années 90, 5.000 d’entre eux  avaient  été  enrôlés,  mais  munis  seulement  d’arcs  et  de  flèches,  peu  en  étaient revenus. Disséminés dans toute l’Afrique centrale, les pygmées, peuple de la forêt, seraient entre 350 et 600.000 en RDC, soit au maximum 1% de la population congolaise, selon Kapupu.

La forêt, notre supermarché

En  RDC,  ils  ne  se  sont  toujours  pas  inscrits  sur  les  listes  électorales.  Pourquoi  voulez-vous  qu’ils  fassent  cinq  ou  six  jours  de  marche?,  s’esclaffe-t-il.  Nous  vivons  dans  le paradis que vous cherchez! Moi j’appelle la forêt notre supermarché.   Mais on n’y trouve ni école, ni centre de santé. Les seules écoles installées en forêts sont privées et les soins de santé sont encore très rudimentaires. La tuberculose comme l’alcoolisme font des ravages parmi les pygmées. La déforestation, les  exploitations  minières  réduisent  leurs  territoires  et  menacent  leur  mode  de  vie. Beaucoup de pygmées qui vivent en ville sont clochardisés et méprisés. Vingt-cinq familles installées sur l’ile d’Idjwi, sur le lac Kivu, face à la ville de Bukavu, ont récemment  appelé  Kapupu  au  secours  pour  qu’il  leur  trouve  une  terre  où  ils  puissent vivre sans être perpétuellement chassés par le Mwami, le chef traditionnel local.  Formé d’abord à l’université de Bukavu puis à Kisangani et enfin à l’Institut universitaire d’études  et  de  développement  de  Genève  (Iued),  Kapupu a  d’abord  été  professeur  de comptabilité  au  Burundi  voisin.  Puis  il  a  été  nommé  dans  un  organisme  régional,  avant de guider nombre d’ONGs dans leur aide.  Le pygmée est objet de curiosité, puis on s’arrête là (…). Ce sont des actes sporadiques, non  durables  (…)  tout  ce  que  vous  faites  pour  nous  sans  nous,  vous  le  faites  contre nous, insiste-t-il, paraphrasant le Mahatma Gandhi. Il  loue  par  contre  l’initiative  du  président  Denis  Sassou  Nguesso,  au  Congo-Brazaville voisin, qui a créé le premier forum des peuples autochtones organisé tous les trois ans.

En   2011,   Kapupu   a   dû   insister   pour   qu’aucun   cadeau  ne   soit   prévu   pour   les congressistes, alors que les autorités locales pensaient cela indispensable. Je ne négocie jamais avec les pygmées insiste-t-il. L’une  des  principales  difficultés  vient  aussi  de  la  mentalité  de  ses  frères,  qui  se  voient souvent  comme  inférieurs,  juge  Kapupu.  On  a  inculqué  ça  aux  gens  de  génération  en génération, regrette-t-il. Ils disent oui tout le temps, mais moi je sais quel genre de oui (…).  Je  veux  leur  faire  ouvrir  la  tête,  leur  ouvrir  l’esprit  sur  leur  condition  et  le  monde moderne.

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Du choix de vie perturbé des pygmées https://agencetropiques.wordpress.com/category/identite/

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