Noires et mode : sujet trop sérieux pour les journalistes blanc(he)s ?

par Elsa Ferreira

A chaque fois, c’est le drame. Parler de la mode et de la culture afro (ou « black ») quand on écrit pour un magazine qui s’adresse plutôt à des femmes blanches, c’est un exercice d’équilibriste qui en a fait tomber plus d’un. « Le premier malentendu est la façon de traiter ces sujets », explique Minsili Zanga, fondatrice du magazine web Culture Femme. « On traite ces sujets comme les autres sujets magazines, comme s’ils étaient légers. Mais dans la culture noire, tout ce qui a trait à l’image n’est pas si léger que ça. L’histoire est passée par là. »

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La complexité des choses simples

Après Elle et son article sur la black-geoisie, mais aussi L’Officiel, Numéro et le récidiviste Vogue avec leur obsession du blackface (ou comment faire revivre une tradition raciste sous prétexte de l’art), Simon Doonan, journaliste au site américain Slate et personne d’influence dans le monde de la mode, s’y colle. « Bring back the afro » (« Ramenez la coupe afro »), titrait-il son article, ode à l’actrice afro-américaine Pam Grier et à son style capillaire de jeunesse.

« L’afro avait tout : c’était naturel, symbolique, royal, mixte et glamour. Libérés du poids, financier et chronophage, d’essayer de coiffer leurs cheveux pour les faire ressembler à ceux des blancs, les poulettes [“chicks”, ndlr] noires – et les mecs – avaient trouvé le mariage parfait du style et du pratique. » Simon a bien fait ses devoirs – et qu’il a donc compris la charge symbolique de la coiffure afro et les efforts fournis pour lisser les cheveux crépus pour qu’ils ressemblent à « ceux des blancs » –, mais il s’est quand même attiré les foudres des lecteurs. D’abord parce qu’aux Etats-Unis comme en France, il n’est pas rare de croiser des « poulettes noires » ou des « mecs » porter fièrement leurs tifs en afro. Mais aussi, et surtout, parce qu’il « réduit quelque chose de complexe à quelque chose de simple », écrit la journaliste de Jezebel dans son article « La campagne maladroite pour le retour de l’afro » : « A-t-il le droit de penser que c’est une coupe de cheveux cool ? Bien sûr. Mais, pour un homme blanc, demander à des Noirs de porter leurs cheveux de la manière qui lui plait, ce n’est pas normal. »

L’homme blanc et la « sauvage »

Derrière l’afro, l’Histoire. Elle est bien souvent oubliée – ou sous-évaluée – par les journalistes qui tentent de représenter un peu plus équitablement la diversité de leur lectorat. Celle de l’esclavage et du colonialisme, de l’homme blanc et de la femme « sauvage », explique Minsili Zanga :  « Pendant longtemps, les femmes avaient l’impression qu’il fallait avoir les cheveux lisses pour devenir une vraie femme. Parce qu’on leur avait dit qu’elles étaient moches, on leur avait imposé un certain modèle de beauté. Aujourd’hui encore, cette impression subsiste. Pour beaucoup de filles, il est impensable d’aller à une cérémonie ou à un mariage avec leurs cheveux naturels. » Se lisser les cheveux, ou s’éclaircir la peau – au risque d’utiliser des méthodes dangereuses pour la santé – est donc devenue une façon de ressembler au « modèle dominant », de se fondre dans le moule. Un sujet d’autant plus difficile à appréhender que même dans les communautés noires, il est tabou :  « C’est vécu comme une trahison : la honte d’être noire. D’ailleurs, on ne dit pas “se blanchir la peau”, on dit “prendre soin de sa peau”. »

 « Ignorer les problèmes n’aide pas »

Si les journalistes pêchent par leur méconnaissance de leur sujet, ils ne sont pas les seuls coupables des polémiques qui suivent inlassablement les articles sur la mode afro, concède la fondatrice de Culture Femme. « Il y a du chemin à faire des deux côtés : d’une part, les journalistes ne sont pas suffisamment au fait de leur sujet ; de l’autre, la population est à vif. » Difficile dans ce contexte de ne pas mettre les pieds dans le plat. Jessica Coen, rédactrice en chef de Jezebel, magazine web américain chien de garde de l’égalité des races et des sexes, le reconnaît aisément :  « La discussion de l’égalité des races est très inconfortable ; c’est impossible de ne pas faire d’erreur. C’est un sujet toujours très sensible, très personnel, très émotionnel. » Pourtant, selon elle, il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin :  « C’est une période d’enseignements, et nous en serons une meilleure société. Il y a un dicton aux Etats-Unis qui dit : “Si tu ne fais pas partie de la solution, tu fais partie du problème.” Ignorer les problèmes n’aide pas. »

Le standard blanc

Du côté de la communauté noire, le débat est en marche et sur la bonne voie, espère Minsili Zanga :  « Les réactions ne sont plus les mêmes. L’Histoire ne sera pas oubliée, mais la réponse sera de moins en moins à vif. Maintenant on se dit : “Agissons et avançons.” » C’est aussi une des raisons qui l’ont poussée à fonder ce magazine web qui prodigue des conseils beauté afro (le site parle aussi des autres sujets magazines, mais pour ces derniers, « pas besoin d’être noir ou blanc pour être concerné »). « On n’est jamais mieux servi que par soi-même », dit-elle simplement. De la même manière, Paris a accueilli en octobre sa première Black Fashion Week (la semaine de la mode noire). Son organisatrice, Adama Paris, s’expliquait alors : « Pourquoi pas une White Fashion Week me demandent certains ? Mais la Fashion Week parisienne est déjà “white” (“blanche”) ! » Parce que si Jean-Paul Guerlain ose parler ouvertement de « nègre » (il s’excusera tout de même), le racisme dans le milieu de la mode est souvent bien plus subtil, mais tout autant visible. A la dernière Fashion Week de New York, Jezebel a ainsi recensé près de 83% de mannequins blanches. Sur papier glacé, la tendance est la même, rappelle Jessica Coen. « Les mannequins blanches sont considérées comme le standard. Il y a une disproportion incroyable, et en particulier en Europe où le paysage est complètement blanchi [ “whitewashed”, ndlr]. Il faudrait peut être commencer à voir plus de mannequins asiatiques ou noires. »

« On ne veut pas de dossiers spéciaux »

Le magazine du New York Times, confronté au mécontentement – et à la surprise – de ses lecteurs de voir « autant de visages noirs que de visages en plastique violet » (c’est-à-dire un seul), s’y est engagé :  « La majorité des mannequins est malheureusement toujours blanche, mais notre rôle est de célébrer la qualité et la beauté sous toutes ses formes. Nous pouvons faire mieux et nous allons nous y employer. » Une bonne nouvelle pour Minsili Zanga :  « Plus cette diversité sera visible dans les magazines, plus elle deviendra naturelle. A chaque fois qu’il y a une femme noire en couverture, on en fait tout un plat. Ça nous énerve plus qu’autre chose : nous ne voulons pas une place exceptionnelle. Les lectrices ne demandent pas des dossiers spéciaux, seulement de se retrouver au quotidien. Que les magazines reflètent un petit peu plus la réalité de la France. » Et c’est peut être une des raisons qui poussent, immanquablement, les journalistes à trébucher sur le sujet : « ils réfléchissent un peu trop. »

par Elsa Ferreira

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