Mourir pour Lampedusa

Par Jean-Paul Mari

Plus de 132 morts et 200 disparus : la même tragédie se répète, encore et encore, au large de la petite île italienne. Reportage.

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Nouvelle scène d’horreur au large de la petite île au sud de l’Italie. Un bateau transportant près de 500 migrants, des Somaliens et Erythréens venus de Libye, a fait naufrage jeudi 3 octobre près de Lampedusa. Plus de 132 personnes sont mortes et 150 autres portées disparues.  Ce lundi déjà, 13 migrants Erythréens se sont noyés. Si 22.000 migrants ont été débarqués sur les côtes du sud de l’Italie depuis le début de l’année, combien ont péri en mer ? En 2008, nous avions fait la rencontre de Salomon Hailé, 25 ans. Fuyant la dictature en Erythrée, il a embarqué en Libye en compagnie de 78 clandestins. Un reportage de Jean-Paul Mari paru dans « Le Nouvel Observateur » du 19 novembre 2009.

Par quinze mètres de profondeur, au ras des côtes de l’île sicilienne de Lampedusa, repose sur un socle marin la statue d’une Vierge à l’Enfant. Son regard embrasse le fond de la mer. Et l’eau bleue, tout autour, ressemble à un océan de larmes. Elle pleure les âmes des clandestins, 13.000 immigrés noyés depuis dix ans dans ce vaste cimetière silencieux. En surface surgit un formidable éperon rocheux de cent mètres de hauteur planté dans la Méditerranée, plus proche de Tunis que des plages de Sicile, un amas de cailloux de neuf kilomètres sur quatre, aiguisés par les vagues, brûlés par un vent infernal et l’incendie permanent du soleil, une île à la beauté âpre et sauvage. Géologiquement, c’est le plateau africain; politiquement, l’Italie […]; humainement, le phare européen des désespérés du Sud. Le village de Lampedusa, 6.000 habitants, porte le même nom que l’île. Quelques rues en carré, des cubes de maisons beiges, roses ou crème, la pétarade des Vespa, la musique violente du parler sicilien, des femmes de marins et leurs hommes solides, la peau et l’oeil noirs, brûlés par des générations de pêche en mer. A la terrasse d’un café, une élégante touriste romaine lit « le Guépard », écrit par Giuseppe Tomasi diLampedusa. Le pompiste, Faouzi, est tunisien; Ahmed, le garçon de café de l’hôtel Médusa, vient d’Asmara en Erythrée; Omar, le vendeur de chaussettes, a grandi au Soudan, et un restaurant face à l’église porte le nom ironique de Sh’Arabia.

Haut dans le ciel tourne en permanence un hélicoptère qui passe les côtes au crible de ses jumelles. Les deux extrémités de l’île sont bordées de stations d’écoute hérissées de murs de barbelés et de grandes oreilles métalliques. Autrefois, les Américains surveillaient Kadhafi « le terroriste ». Les militaires étrangers sont partis, mais les radars italiens tournent toujours, moulins à vent locaux, à la recherche des embarcations de miséreux voguant vers l’Europe de Schengen. Il y a quelques mois encore, les Zodiac cinglaient vers Lampedusa, 31.000 migrants en un an, hommes, femmes, enfants, jetés sur la haute mer. Une folie ! C’est fini. Depuis le printemps dernier, les patrouilles italo-libyennes repoussent systématiquement les bateaux de clandestins. A la pointe ouest de Lampedusa, le camp de réfugiés, ses bâtiments brûlés lors d’une révolte, son infirmerie, sa prison temporaire… tout est vide. Et Salomon ne le savait pas

La mort à pleine bouche

Salomon Hailé a 25 ans, les bras et les jambes couverts de brûlures dues au soleil, ses cheveux noirs crépus jaunis par le sel et le regard fantôme d’un jeune homme qui a embrassé la mort à pleine bouche. Il a grandi à Asmara, capitale de l’Erythrée, et n’a connu qu’un père soldat, mobilisé contre son gré depuis vingt-cinq ans. Là-bas, la conscription est obligatoire et… illimitée. […] Une nuit de juin 2008, il jette sa kalachnikov, cache ses économies dans son slip, emporte deux bouteilles d’eau et prend droit à travers la montagne, pour éviter les patrouilles. Deux jours et deux nuits d’angoisse et il arrive enfin au Soudan, dans le camp de Kassala. A l’étranger, la solidarité entre Erythréens joue à fond. A Khartoum, il rencontre Zarit, 35 ans, le « grand frère » qui prend Salomon sous son aile, le conseille, le protège. Pour 700 dollars, des passeurs soudanais le conduisent à la frontière libyenne. Le voyage est interminable. Vingt et un jours perdu dans le Sahara, entassé dans la benne d’un poids lourd surchargé, ensablé en permanence, occupé à déjouer les contrôles. On manque d’eau, de nourriture, de sommeil. Le sable du désert est bouillant et il faut attendre la nuit pour dormir assis dans le camion.

A la frontière, ils sont pris en charge par des passeurs libyens brutaux et couverts par des policiers locaux. Ils sont jusqu’à 36 empilés sur chaque 4×4 Land Cruiser, tous érythréens, dans un convoi d’une dizaine de véhicules, avec, deux fois par jour, un quart d’eau puant l’essence qui fait vomir. Les hommes sont battus, les femmes violées. Encore trois jours de voyage vers Benghazi, puis, enfin, la capitale, Tripoli. « Là-bas, les gens ne sont pas bien… », dit sobrement Salomon qui prend de plein fouet le racisme arabe anti-Noirs. […]

Le Zodiac tombe en panne

Le 29 juillet 2008, à minuit, Salomon se retrouve enfin sur une plage de Zelten, à 130 kilomètres à l’est de Tripoli, face à un Zodiac prêt à appareiller vers l’Europe. C’est Zarit, le « grand frère », qui a trouvé les 1.300 dollars du passage. Sous la lune, Salomon découvre l’embarcation en plastique déjà chargée de… 78 clandestins, dont 26 femmes. Des Erythréens, sauf le « capitaine » et son « marin », deux Ethiopiens qui ne savent manier que des barques sur un lac de montagne. Le passeur libyen a promis un GPS, il n’y a qu’une boussole et un téléphone Thuraya avec forfait limité. « La Sicile, c’est par là… » Après trente-huit heures de navigation, des lumières apparaissent sur l’eau : « On nous a dit de nous baisser et de rester silencieux. » Le temps passe, les lumières s’éloignent et le capitaine regarde la mer, perdu. Il appelle Tripoli, converse en langue oromo, perd du temps, épuise le forfait. Les clandestins s’emparent du Thuraya pour donner l’alerte en Italie. Plus de batterie, le téléphone est mort. Au troisième jour, le Zodiac tombe en panne de fioul, désormais condamné à dériver au gré des vents et des courants. Des cargos croisent leur route, quatre à cinq par jour en moyenne, ils voient les naufragés mais aucun ne change de cap : l’aide aux migrants clandestins est désormais un délit en Italie. Plus de nourriture, plus d’eau, les passagers assis, ballottés, collés les uns aux autres, vomissent… « Au quatrième jour, on a commencé à boire notre urine », dit Salomon. Au huitième jour, le premier homme meurt: « On a entouré son corps avec des bandelettes, selon la tradition », avant de le jeter à la mer. Au neuvième jour, son voisin délire avant de mourir : « Il disait des choses incompréhensibles, hurlait, Moi, j’avais tout le temps mal à la tête. » Le lendemain, sept morts.

Le onzième jour, quinze d’un coup, dont le « capitaine » et son unique matelot. Deux femmes, violées par les Libyens et enceintes, avortent avant de succomber. « J’ai essayé de boire l’eau de mer, trop salée. Le soleil nous brûlait, j’avais des douleurs terribles dans le ventre, mes gencives étaient de bois; nous étions tous muets, aphones. » On partage l’urine, de plus en plus rare, hommes et femmes. La nuit, les survivants peuvent désormais s’allonger dans le Zodiac, à la place des morts, couchés dans l’eau froide qui entre par paquets de mer. Au dix-septième jour, Zarit, le « grand frère », l’ami, le protecteur s’en va. « Je l’ai regardé mourir lentement sous le soleil. Sans rien pouvoir faire. » A demi inconscient, lui aussi attend la mort. Il commence à délirer : « Je suis sur la terre ferme, devant une belle montagne blanche que je n’arrive pas à gravir. D’autres gens essaient eux aussi. Ce sont les gens du bateau. Je veux les rejoindre. Quand j’arrive… il n’y a plus personne. » Le vingt et unième jour, Salomon voit les mailles d’un filet, bien réel. Les marins pêcheurs leur jettent dix litres d’eau, du pain trop dur et un bocal de confiture qui se brise. Et ils s’en vont. Le vingt-deuxième jour, Salomon regarde autour de lui : ils ne sont plus que cinq, quatre hommes, une femme. Après, il ne sait plus très bien. Un avion les survole puis un bateau militaire approche : « Un Zodiac sort de son ventre, des hommes en combinaison blanche, d’autres en tee-shirt et short bleu », sans doute les gardes-côtes de Malte. Ils donnent de l’eau, remplissent le réservoir de fioul et… leur montrent la direction de Lampedusa. Le calvaire reprend. Au vingt-troisième jour, d’autres mains italiennes, et fraternelles cette fois, le transportent doucement à bord d’un grand bateau, vers Lampedusa. […]

Quant à Salomon, retrouvé comme réfugié dans le camp de Caltanisetta au centre de la Sicile, il lui a fallu une semaine avant de pouvoir marcher. Et chaque nuit, le même cauchemar le terrorise : « Les morts du bateau viennent me voir, leurs visages ont changé, ils grimacent comme des démons, veulent me parler, m’entraîner avec eux… et je me réveille en sueur. » Au fond de la mer, notre Méditerranée, la Madone de Lampedusa n’a pas fini de pleurer.

Jean-Paul Mari

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