Le résistant Mandela s’en est allé

Nelson Mandela n’est plus. L’homme qui a mis fin à l’apartheid en 1991 en Afrique du Sud après un long combat pacifique qui lui a valu 27 années de prison. A 95 ans, Mandela a tiré sa révérence à son domicile de Johannesburg des suites des difficultés respiratoires.

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L’Afrique du Sud et le monde entier ont commencé vendredi à rendre hommage à Nelson Mandela, héros de la lutte contre l’apartheid et premier président noir de l’Afrique du Sud démocratique, mort la veille au soir à l’âge de 95 ans. « Notre bien-aimé Nelson Mandela, le président fondateur de notre nation démocratique, nous a quittés. Il est décédé en paix entouré de sa famille aux environs de 20H50 (…) Notre nation a perdu son plus grand fils », a déclaré le président Zuma lors d’une intervention en direct à la télévision peu après 21H30 GMT jeudi. La date des funérailles n’a pas été annoncée, mais le corps de Nelson Mandela a été transféré dans un hôpital militaire de Pretoria, selon la radio publique sud-africaine SABC. Nelson Mandela, qui avait fêté ses 95 ans le 18 juillet, avait été hospitalisé quatre fois depuis décembre 2012, à chaque fois pour des récidives d’infections pulmonaires. Ces problèmes récurrents étaient probablement liés aux séquelles d’une tuberculose contractée pendant son séjour sur l’île-prison de Robben Island, au large du Cap, où il a passé dix-huit de ses vingt-sept années de détention dans les geôles du régime raciste de l’apartheid.

Né le 18 juillet 1918 dans le petit village de Mvezo, dans le Transkei (sud-est) au sein du clan royal des Thembus, de l’ethnie xhosa, le jeune garçon avait rapidement déménagé dans le village voisin de Qunu, où il a passé, dira-t-il, ses « années les plus heureuses » –une enfance libre à la campagne peut-être idéalisée–, avant de recevoir une bonne éducation. C’est à Qunu qu’il voulait être inhumé. Si son institutrice l’a nommé Nelson, son père l’avait appelé Rolihlahla (« celui par qui les problèmes arrivent », en xhosa). Après avoir fondé la Ligue de la jeunesse de l’ANC (Congrès national africain), il prend rapidement les rênes du parti, jugé trop mou face à un régime qui a institutionnalisé l’apartheid en 1948. Après l’interdiction de l’ANC en 1960, Nelson Mandela passe dans la clandestinité. C’est lui qui préside à la fondation d’une branche armée de son parti et il restera longtemps catalogué comme terroriste en Occident. Arrêté de nouveau en 1962, il est condamné à la prison à perpétuité deux ans plus tard. Invisible en public depuis 2010, il était devenu une sorte de héros mythique, intouchable, invoqué tant par le pouvoir que par l’opposition dans son pays, et une icône à travers le monde.

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Mandela

Hommage de Christiane Taubira

Ses cheveux en grains de poivre. Ses mains à la peau glabre et satinée, tendue, aux doigts replets. Ses poings fermés et pourtant doux comme deux amphores d’huile sacrée moulées de terre glaise pétrie et polie. La terre de Qunu. Ce balancement d’une jambe vers l’autre, ce sourire tendre et ces paupières pudiques, ces poings parant le plexus, non pour se protéger comme un boxeur, mais pour rythmer cette danse de la sérénité. La nation arc-en-ciel est proclamée, les résultats des premières élections libres, que certains appellent multiraciales, sont sans appel. C’est la première fois que je foule le sol sud-africain. Mais c’est déjà la deuxième fois que je rencontre Nelson Mandela. Je m’étais blottie contre lui à Paris, en un lieu pourtant solennel, au ministère des Affaires étrangères. Sous le ciel d’un bleu austral, sous cette lumière à la fois vive et cordiale, il danse. Je suis fascinée. Figée comme un colibri ébloui par un alpinia fredonnant. Je le reverrai plusieurs fois. Et chaque fois, je cèderai au magnétisme.

Mais dès la première fois, ce pays inconnu m’est familier. Par la grâce de ses incomparables auteurs, de littérature, d’arts, de musique, de toutes expressions qui font la langue commune des hommes, sous toutes les latitudes où l’on refuse l’oppression, l’exclusion, la violence, l’aliénation, l’arbitraire. Et voilà la Terre, toute étonnée de se voir et se savoir assez ronde pour se mirer dans ce rêve grandiose d’une fraternité en actes, rêve si prompt à se dérober. Voilà pourquoi Madiba est à nous tous. Voilà pourquoi quatre générations se sont emparées de ce sourire d’aurore, de cette voix pulmonneuse, de cette démarche qui s’assure à chaque pas que le sol ne se détourne pas. Voilà pourquoi nous n’avons pas le droit, même si nos esprits sont en lambeaux et nos âmes éperdues, même si l’horizon joue à s’esquiver, même si le monde est désorienté, nous n’avons pas le droit d’en faire une icône. De le désincarner. De le poncer, le lisser.

Tant d’élégance dans la fermeté, tant de douceur dans l’exigence, tant de constance et de clairvoyance, tant d’intelligence des moments et des lieux, déjà au temps des querelles fratricides, tant d’aptitudes à saisir en totalité cette humanité asynchrone, appellent au moins notre fidélité et la précision de nos mémoires: Madiba est un rebelle, généreux et résolu, courtois et buté, cultivant l’ambition d’entendre à la fois la voix intérieure qui dit le chemin de l’intégrité et le chant du monde sous le vacarme des égoïsmes, des insatiables voracités, des fureurs mégalomaniaques, des embardées de bons sentiments. Je pleure, je ris, je frémis, je scande en écoutant Amandla! Miles Davis cherche, poursuit, aspire de sa trompette le saxophone de Kenny Garrett, Marcus Miller flatte vigoureusement sa basse, Joe Sample extorque à son piano des notes sans vacillation, et Bashiri Johnson percute, percute. J’ai envie de me réconforter moi-même, de me consoler. Et je me dis, quoiqu’il arrive, le monde qui a donné naissance à Rolihlahla « celui qui vient poser des problèmes » et n’a pu l’empêcher de devenir Madiba, malgré, malgré tant et tout, ce monde ne sombrera plus jamais dans l’ignoble et l’horreur. Mais je sais qu’en ce moment même, je me mens. Alors, désemparée, avec Pablo Neruda je cède:

« Si je pouvais pleurer de peur dans une maison abandonnée
Si je pouvais m’arracher les yeux et les manger
Je le ferais pour ta voix d’oranger endeuillé
Et pour ta poésie qui jaillit en criant
Parce que pour toi poussent les écoles
Et les hérissons s’envolent vers le ciel »

Repose en paix, Madiba. Nos cœurs, ton linceul.

 

Nelson Mandela, une vie d’exception

Par Daniel Bastien.

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Nelson Mandela avait passé dix-huit de ses 27 années de prison au fameux bagne de Robben Island, au large du Cap. « Madiba » était devenu en 1994 le premier président noir du pays après l’abolition de l’apartheid et la tenue d’élections libres.

Il faut avoir été plaqué contre Nelson Mandela par une foule découvrant pour la première fois en chair et en os son tout nouveau président pour ressentir physiquement l’absolue dévotion d’un peuple pour son héros. En ce matin de juillet 1994, dans le township de Khayelitsha, au Cap, des milliers d’yeux incandescents d’amour braqués sur lui accompagnés de chants psalmoldiés jusqu’à la transe transmutaient l’ancien prisonnier le plus célèbre du monde en dieu vivant. Il faut encore avoir vu Mandela esquisser quelques pas de danse au beau milieu d’une réception officielle, puis sa longue silhouette entrer spectaculairement en ondulation sur des rythmes traditionnels pour saisir son bonheur de vivre et son inoxydable vitalité. Invictus, a résumé Clint Eastwood en intitulant son célèbre film consacré en 2009 à l’ex-chef de l’Etat sud-africain. L’Invincible a finalement été vaincu tout simplement par l’âge. Après une longue et exceptionnelle vie. Qui, dans les plaines verdoyantes du Transkei, aurait imaginé que le petit Rolihlahla («le fauteur de trouble») deviendrait saint laïc ou mythe vivant, et marquerait comme peu de personnalités la fin du XXe siècle ? Rien qu’en France, 16 établissements scolaires portent son nom. Et combien dans le monde ? Dans un consensus rare, la planète entière a fait de cet homme debout une icône chaleureuse, un modèle respecté, un rêve d’homme d’Etat, une pépite d’optimisme, un espoir sur pieds, et un objet de culte.

Le «Mandela Day»

Comme le Che, mais sans grande part d’ombre. Comme Gandhi, mais sans religiosité. Sa personnalité et son combat auront tricoté ensemble sa stature. Des centaines de livres ont déjà été écrits sur lui, des milliers de visiteurs se pressent chaque année dans son village de Qunu, dans la province du Cap Oriental, et les Nations-Unies ont fait de sa date anniversaire, le 18 juillet (1918), le «Mandela Day» où chacun s’engage à rendre le monde meilleur. Car quelle trajectoire ! L’homme aura couvert tous les spectres, passé d’enfant gâté de cour royale au fin fond des cachots, de la lutte armée à la réconciliation, de paria d’un pays jusqu’à sa magistrature suprême, de victime à architecte du pardon, après avoir définitivement rayé les mots amertume et revanche de son dictionnaire personnel. L’apartheid aboli, il aura même gagné l’affection des Sud-africains blancs, médusés par l’aboutissement de ce parcours exemplaire… mais complexe aussi. L’enthousiasme et l’admiration universels ont jusqu’ici joué comme rouleau-compresseur. Le deuxième regard sur la vie de Mandela est seulement en train de se construire, reconnaît Benoît Dupin, chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN). Mandela, c’est en fait l’histoire d’un enfant africain peu ordinaire devenu une figure africaine pas ordinaire. Rolihlahla est d’abord né aristocrate, fils d’un chef héréditaire du royaume des Thembu, un des peuples de la nation Xhosa, dans le Transkaï. Tôt orphelin, il grandit dans la même hutte que le fils du roi, vit proche de la nature mais fréquente l’école, une première dans la famille.

Premier cabinet d’avocats noirs

Turbulent, bagarreur, il n’hésite pas à s’enfuir quand le roi veut le marier de force. Pour l’amateur de gym, de boxe, de foot et de danse, c’est alors la découverte de la ville – Johannesbourg -, de ses bidonvilles, du travail dans les mines d’or, de la discrimination, des «natives pass» et finalement d’une Afrique du Sud avant tout blanche. Ce sont aussi ses études de droit à Fort Hare, la seule université ouverte aux Noirs de toute l’Afrique australe – et bastion de l’ANC -, qui lui permettront d’ouvrir en 1952 le premier cabinet d’avocats noirs du pays. La culture du jeune juriste est déjà blanche, il se définit plus comme panafricain que comme anti-raciste, mais il passe professionnellement son temps à se battre avec le racisme ordinaire. Gandhi l’inspire alors : fondateur de la Ligue des jeunes de l’ANC à 26 ans, il lutte par l’action non-violente et la désobéissance civile contre la violence de l’apartheid institutionnalisé en 1948. Arrêté une première fois en 1956 alors qu’il est vice-président d’une ANC devenue vrai mouvement de masse, il est acquitté. En 1960, le massacre de Sharpeville fait toutefois passer l’ANC – désormais interdite – à la lutte armée, et Mandela, alors entré dans la clandestinité, devient le chef traqué de son aile militaire, s’entraînant même chez Ben Bella en Algérie. Mais pas de gaîté de cœur : c’est l’oppresseur qui impose son rythme à l’opprimé, plaide-t-il alors.

Héros

On connaît la suite. Arrêté le 5 août 1962, à 44 ans, il est condamné le 12 juin 1964 à la prison à vie pour actes de sabotages, et interné comme terroriste à Robben Island, au large du Cap, d’où il continuera sa lutte dans une incroyable symbiose avec ses geôliers, devenant, selon le mot d’Anthony Sampson, son biographe, maître de sa propre prison. Sa libération, en héros, interviendra quelque 10.000 jours plus tard, le 11 février 1990. Couronné Nobel de la paix (conjointement avec Frederick de Klerk) en 1993, il devient en mai 1994 le premier président noir d’Afrique du Sud, à l’issue des premières élections libres et multiraciales du pays. L’Histoire – celle de Mandela, de son peuple… et des milieux économiques qui poussaient à sa libération – basculait. Ces 27 années de prison ont donné à cet homme passionné et susceptible, humilité, discipline et maîtrise de soi. Une fois mêlées à sa bonne dose d’humanité et à sa pincée d’humour de gentleman, elles ont à l’évidence nourri son sens du pardon et de la réconciliation pour en faire le thérapeute de la Nation, notent ses biographes. Sans compter son obsession pour l’égalité : «J’ai combattu contre la domination de l’homme blanc, j’ai combattu contre la domination de l’homme noir», a-t-il répété. Une fois président, son objectif fut d’ailleurs de libérer à la fois les opprimés et les oppresseurs, rappelle l’écrivain sud-africain André Brink. De Mandela, on retient souvent davantage la méthode que les résultats, avec une constante : son pragmatisme, en politique comme en économie, qui lui a même fait accepter le tournant libéral des années 1990. Un principe : c’est la politique raciale qu’il faut éradiquer, pas les Blancs ! Et deux outils : la discrimination positive en faveur des Noirs afin de favoriser leur intégration, et surtout la Commission vérité et réconciliation, qui a permis de panser les plaies de l’Histoire : «Sans pardon, il n’y a pas d’avenir, mais sans confession, il ne peut y avoir de pardon», affirmait son ami l’archevêque Desmond Tutu.

Démocratie durable

Il aura ainsi été capable de proposer une alternative à tous les Sud-africains : «Non seulement il a su dire : ’Apartheid, no !’, mais également imaginer la suite, rappelle Judith Hayem, maître de conférences en anthropologie à l’Université de Lille I, réussissant à sortir le pays de ce système unique et de trois siècles de haines raciales sans bain de sang, sans guerre civile ni révolution, à installer une démocratie multiraciale et à laisser un pays en paix avec lui-même». «Sur le fond, il fallait inventer une sud-africanité», explique le politologue Dominique Darbon (professeur à l’IEP Bordeaux). Mandela l’a fait, dans un patchwork de cultures, de langues et de religions qui n’avait rien d’évident. Il a trouvé un chemin original en construisant un pays arc-en-ciel pour tous, en faisant preuve d’une grande inventivité politique : la Constitution provisoire de 1992 a permis de découdre l’apartheid alors même que le pouvoir blanc était encore en place. «La rupture est intervenue sans vacance du pouvoir et avec une issue partagée par les Blancs comme les Noirs», explique Judith Hayem. Quel fut le bilan de Mandela chef d’Etat ? «Une fois président, il a laissé le gouvernement gouverner, à l’inverse de la plupart des pays africains, et il a présidé, s’attachant à toute la dimension symbolique de la fonction», affirme Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI. Son vice-président Tabo M’Beki se chargeait ainsi de la gestion au jour le jour, quand lui se concentrait sur le rapport à son peuple et sur la construction d’une nouvelle image internationale de l’Afrique du Sud. D’un côté, la construction par l’ANC des bases de cette «démocratie durable», selon le terme de Philippe Hugon, chercheur à l’Iris, a ainsi donné l’accès à l’eau, au logement et aux biens essentiels à tous les Sud-africains, et autorisé la montée en puissance d’une bourgeoisie noire, parallèlement à une politique d’ouverture à l’économie mondiale et… de grande discipline budgétaire. De l’autre, le leadership de Mandela a permis la réouverture du pays au monde, et d’en faire la première puissance politique, économique et militaire du continent africain.

Un personnage impénétrable

On ne peut nier aujourd’hui que l’Afrique du Sud reste un des champions du monde des inégalités sociales, que la corruption s’y accroche, que la violence y fait rage, que le sida – que Mandela a longtemps ne pas voulu voir – y sévit comme rarement, que le chômage et la pauvreté y perdurent, que la grande majorité des terres appartient toujours aux Blancs, et que l’ANC y ait dans tout cela une grande part de responsabilité. Les uns, comme André Brink, regretteront que Mandela soit parti trop tôt, et irrémédiablement, au terme d’un seul mandat en 1999. D’autres souligneront que par trop grand souci de compromis au moment des négociations constitutionnelles, il a écarté tout changement radical en matière économique et sociale. Tous reconnaîtront toutefois que le transfert en douceur du pouvoir à une majorité sur le mode démocratique aura constitué une révolution atypique. Reste que l’homme qui a tendu la main à ses pires ennemis, qui a su être attentif à tous et à chacun au point de ne pas aimer dire je, qui a aimé la vie jusqu’à épouser, à 80 ans, Graça Machel, la veuve de l’ex-président du Mozambique, a jusqu’au bout constitué une énigme sous son masque souriant pour bon nombre de ses proches. Parfois rousseauiste, mais d’une discipline de fer avec lui-même, Mandela est resté pour l’essentiel un personnage impénétrable. On peut le concevoir. L’homme a été très marqué par son emprisonnement et par un traumatisme irréparable : «Etre resté 27 ans sans voir ses enfants est une expérience terrible», a-t-il confié. En concluant, bien après sa libération : «Je suis toujours en prison.»

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