Durs moments pour les Noirs en Israël

juif-ethiopien
Décembre 2013. Selon notre confrère Médias-Presse-Info, le Magen David Adom, l’équivalent de la Croix Rouge en Israël, a refusé d’accepter le don de sang de la députée Pnina Tamano-Shata, parce qu’elle est d’origine éthiopienne. Un incident pas si anodin que ça qu’applaudissent les partis d’extrême droite religieux ou laïcs qui siègent depuis plusieurs années dans le gouvernement de Netanyahu. La question de la discrimination des Noirs en Israël se pose, comme elle se pose dans toutes les démocraties, avec la question lancinante : Israël est-il un état raciste ? Alors qu’il a grandement ouvert ses portes à des nombreux juifs noirs d’Ethiopie ? Le débat reste ouvert.

Alors qu’elle souhaitait offrir son sang lors d’une opération de don organisée par le Magen David Adom dans l’enceinte du Parlement à Jérusalem, une responsable de cet organisme, filmée et enregistrée par une caméra vidéo, lui a expliqué que « selon les directives du ministère de la Santé, il n’est pas possible d’accepter le sang spécial d’origine juive éthiopienne ». D’après les médias israéliens, le ministère de la Santé estime que le sang des juifs d’origine éthiopienne qui ne sont pas nés en Israël est susceptible de propager des maladies notamment le sida.  « J’ai 32 ans, je suis arrivée à l’âge de trois ans en Israël, j’ai effectué mon service militaire et j’ai deux enfants, il n’y aucune raison de me traiter de la sorte », s’est-elle indignée, dénonçant « cet affront fait à toute une communauté en raison de la couleur de sa peau »Il y a 16 ans une grande manifestation de la communauté des juifs éthiopiens avait déjà eu lieu à Jérusalem lorsque les médias avaient révélé que les autorités sanitaires jetaient sans l’utiliser le sang donné par les membres de cette communauté. « Depuis cette époque où j’ai moi-même manifesté, rien n’a changé », a déploré la députée membre de Yesh Atid, un parti centriste membre de la coalition. Les responsables du Magen David Adom semblent manier l’ironie puisqu’ils ont indiqué qu’ils étaient prêts à accepter le sang de la députée, mais que celui-ci serait congelé et ne serait pas utilisé, a précisé le site internet israélien Ynet. Les discriminations subies par les 120 000 juifs éthiopiens vivant en Israël sont habituelles. L’an dernier, les médias révélaient ainsi que des femmes éthiopiennes avaient été stérilisées à leur insu par le gouvernement.

30 000 Noirs dans la rue à Tel-Aviv par Renée Greusard

C’est la plus grosse manifestation de ce type qui n’ait jamais eu lieu en Israël. Ce dimanche, 5 décembre, 30 000 demandeurs d’asile (selon la police) sont sortis dans la rue à Tel Aviv pour protester contre le traitement qu’on leur réserve en Israël. Le chiffre est impressionnant quand l’on sait qu’ils seraient en tout 60.000 africains clandestins,  selon les autorités israéliennes. « C’est énorme », réagit Oscar Olivier, joint au téléphone, en parlant de la manifestation à laquelle il a participé. Congolais, il vit en Israël depuis dix-huit ans et milite à l’ARDC (African Refugee Development Center). « Jusque-là, les gens n’osaient pas protester. Ils risquent d’être emprisonnés sans jugement. Ils ont fini par sortir dans la rue. La souffrance a vaincu la peur. La place de ces gens n’est pas en prison. Il faut les écouter. »

Grève de trois jours. Parallèlement à la manifestation, une grève de trois jours a été déclarée, à partir de ce dimanche : « Nous demandons la libération des demandeurs d’asile enfermés sans raison. Et nous demandons à ce que les demandeurs d’asile soient écoutés. » En septembre, la Cour suprême israélienne avait d’ailleurs jugé à l’unanimité inconstitutionnelle la loi qui permettait d’incarcérer sans jugement pendant trois ans des migrants illégaux. Au motif qu’elle allait contre une autre loi affirmant « la dignité humaine et la liberté ». Depuis, le gouvernement a annoncé que certains migrants seraient placés dans des centres fermés, et d’autres dans des centres « ouverts ». Ils seront contraints d’y passer la nuit et de pointer régulièrement dans la journée, pour prouver qu’ils ne sont pas employés illégalement. Une décision jugée absurde par l’opposition. A l’occasion de ce débat, une députée du parti de gauche Meretz a ainsi demandé :  « Auriez-vous placé Nelson Mandela dans un centre de détention ouvert ou fermé ? »

« Il y avait peut-être 1% d’Israéliens » La manifestation de ce dimanche s’est passée dans le calme raconte au téléphone David Sheen, journaliste américain freelance qui y était et suit de près ce sujet. Il parle d’une « atmosphère chaleureuse », avec une grande majorité d’Africains : « Il y avait peut-être 1% d’Israéliens. » D’où viennent ces migrants ?  « A partir du milieu des années 2000, avec le durcissement des politiques migratoires de l’Union européenne et la multiplication des contrôles visant à stopper les bateaux reliant les côtes d’Afrique du Nord à l’Europe, Israël est progressivement devenue une alternative de choix pour des milliers de réfugiés,  

La politique du « shoot to stop » Pour endiguer ces venues, le gouvernement israélien a choisi la méthode dure avec, entre autres, la politique du « shoot to stop » (tirer pour arrêter) et la construction d’une barrière ultrasophistiquée à la frontière égyptienne.Oscar Olivier est scandalisé : « Il y a plus de migrants qui viennent d’Europe de l’Est,  mais ça, ça ne pose pas de problème. Tout cela s’inscrit dans un climat de racisme. Avec des politiciens qui, à droite, incitent la population à du racisme. » Les migrants africains sont accusés des pires maux, de banales agressions à des viols. Oscar Olivier rétorque : « C’est facile d’accuser cette population qui ne maîtrise pas la langue du pays. Certes, certains Africains ont commis des actes inacceptables, mais c’est faux de dire qu’ils sont responsables de tous les problèmes. »

Climat ultra-raciste. En mai 2012, une députée du Likoud, parti de droite du Premier ministre Netanyahou, avait effectivement dit des clandestins africains qu’ils étaient « un cancer qui prolifère ». La façon de nommer ces migrants en dit long sur la façon dont ils sont considérés. On les appelle « les infiltrés », mais aussi les « Soudanais », comme le raconte Oscar Olivier : « Ici, dès que quelqu’un est noir, il est soudanais. On parle donc même des Soudanais du Niger, des Soudanais du Congo ou des Soudanais du Ghana. » Quand nous abordons ce sujet ensemble, David Sheen, le journaliste américain, pèse ses mots et parle plus lentement : « Le niveau de racisme actuel en Israël, il peut être comparé à ce qu’on a connu dans d’autres pays occidentaux, il y a cinquante, soixante ans. Les gens se font insulter dans la rue. Souvent, quand les Noirs entrent dans les bus, les gens se bouchent le nez, bloquent les places à côté d’eux, ouvrent les fenêtres, pestent : “Ah ! Mais on n’a pas besoin de tous ces Noirs !” Dans les autres pays, les gens sont gênés par leurs pensées racistes. Ils ne les disent pas en public. Là, non. C’est un racisme assuré, et dont les gens sont fiers. »

Un système de détention pour les immigrés africains illégaux par Laurent Zecchini

« Auriez-vous placé Nelson Mandela dans un centre   de détention ouvert ou fermé ? » : cette interrogation de la députée Tamar Zandberg, du parti Meretz (gauche), a marqué le débat qui a précédé le vote intervenu, mardi 10 décembre, à la Knesset (le Parlement israélien) pour instituer un système de détention pour les immigrés africains illégaux. Par 30 voix contre 15, les députés israéliens ont décidé de créer un double régime, qui s’appliquera dans un premier temps aux quelque 1 700 immigrés africains qui sont détenus dans une prison de sinistre réputation, Saharonim, située à trois kilomètres de la frontière égyptienne, près de Nitzana.

Le 16 septembre, la Cour suprême avait décidé à l’unanimité de ses membres que la loi permettant d’incarcérer sans jugement pendant trois ans des migrants illégaux était inconstitutionnelle. Elle bafouait une autre loi garantissant « la dignité humaine et la liberté ». Depuis, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, n’a eu de cesse de trouver une parade : à l’avenir, les immigrés seront incarcérés dans des centres soit « ouverts », soit « fermés ». Dans les premiers, ils seront enfermés la nuit et devront pointer auprès de l’administration carcérale trois fois par jour, ceci afin de s’assurer qu’ils ne sont pas employés illégalement. Alors que la loi ne fixe aucune limite à la durée de leur détention, elle réduit de trois à un an celle de l’incarcération sans jugement dans des centres de détention « fermés » qui seront en principe réservés aux clandestins soupçonnésd’enfreindre la loi, ou de ne pas respecter  les règles des centres « ouverts ». Outre que l’administration carcérale israélienne n’a aucune expérience des seconds, plusieurs experts soulignent le caractère aléatoire de ce système : il est probable qu’après une première expérience, les illégaux choisiront de ne pas revenir et de grossir les rangs des quelque 50 000 Africains clandestins qui y résident, notamment dans le sud de Tel-Aviv. Le premier centre « ouvert », situé à Holot, dans le désert du Néguev, devait accueillir 600 détenus de Saharonim, jeudi 12 décembre. Dans un premier temps, il devrait héberger   3300 personnes, pour une capacité maximale de 11 000 détenus. La presse a publié des photos  montrant des conteneurs transformés en lieux d’hébergement. Le débat à la Knesset a pris une résonnance particulière à l’aune de l’exploitation politique qui a été faite en Israël autour de la mort de Mandela.Le ministre israélien de l’intérieur, Gideon Saar, s’est félicité que la nouvelle loi permette «d’éloigner les infiltrés des centres de nos villes », ajoutant : « c’est notre responsabilité, pas celle des organisations de défense des droits de l’homme ou des tribunaux, de protéger nos frontières. » Plusieurs commentateurs ont en revanche souligné que les Noirs en Israël, qu’ils soient migrants clandestins ou juifs originaires d’Ethiopie pâtissent du racisme. Il y a moins d’une semaine, des manifestants d’origine éthiopienne se sont rassemblés devant la Knesset pour protester   contre leurs conditions de vie. Les propos de M. Nétanyahou saluant dans « Madiba » « un homme de vision, un combattant pour la liberté qui a rejeté la violence » (ce qui est faux s’agissant de la première partie de son parcours politique), ont été rectifiés mercredi par Youli Edelstein, président de la Knesset, qui a représenté le gouvernement israélien aux obsèques de Mandela : « J’espère que notre région aura des leaders comme Mandela, qui diront « plus de violence, plus de lutte armée,il est temps de faire la paix » », a insisté M. Edelstein dans une claire allusion aux dirigeants palestiniens. Dans le quotidien Haaretz (gauche), Amira Hass établit un parallèle entre l’Afrique du sud de l’apartheid et l’attitude des autorités israëliennes envers les Palestiniens,  et le journal enfonce le clou dans son éditorial : « Israël sous le leadership de M. Nétanyahou, où la ségrégation, les législations racistes et la discrimination sur la base de la nationalité, se développent quasiment sans entraves, ne peut pas dire qu’il respecte l’héritage de Mandela, pas plus qu’il ne peut joindre la famille  des nations dont les valeurs primordiales sont la lutte pour l’égalité et le combat contre le racisme. »

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