Familles nombreuses : qu’en pensent les Africains ?

par Cikuru Batumike

Les structures de santé, d’éducation voire de création d’emplois ne sont plus à la portée de familles nombreuses en Afrique subsaharienne. Des vrais projets font défaut face à l’accélération, ces dernières années, de la croissance démographique. Le constat.

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A la lecture des lignes qui suivent, d’aucuns nous taxeront de malthusien. Vous connaissez, sans doute, l’un des deux camps adverses de la démographie -l’autre étant celui des populationnistes- qui font parler d’eux ces derniers temps. Dans tous les cas, on n’est ni dans l’un ni dans l’autre. On ne donne ici qu’un avis. Qui peut ou ne pas rencontrer votre assentiment. Avouons-le, l’Afrique subsaharienne est contrainte à trouver de solution à cette question qui mine son avenir. C’est un fait : l’explosion nataliste pose un grand problème : que faire devant des bouches de plus en plus nombreuses à nourrir ? D’aucuns ont trouvé la parade dans l’immigration. Avec les conséquences qui en découlent.

Primes à la natalité.

En Chine, dans les années 80, les menstruations des femmes étaient comptabilisées et le respect de la politique « un enfant par couple » imposé aux Chinois. Dans la seule tentative de parvenir à une croissance démographique nulle dans les années à venir. On connaît la suite. A la même période en Roumanie, on soumettait les femmes à un examen gynécologique pour les inciter à procréer. On notait les grossesses éventuelles pour décourager toute tentative d’avortement. Lequel avortement était un délit qui exposait le médecin récidiviste à la peine de mort. Depuis, les mentalités ont évolué. En 1908, cette fois en France, on pratiquait la « politique » d’une nombreuse famille. Une certaine Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses animée par le capitaine Simon Maire faisait parler d’elle. Regroupant 1 500 sections locales pour près de 600 000 adhérents à la veille de la guerre 14, ce « syndicat des intérêts familiaux » réclamait des droits et la nécessité d’une politique fiscale, du logement et des allocations favorables aux familles nombreuses. Il soutenait les mesures incitatives adoptées en matière familiale ; il s’opposait aux mesures répressives à l’instar de l’interdiction de la propagande contre la conception et des primes à la natalité. Après la guerre, les natalistes et les familiaux devaient constituer un lobby très actif face aux politiques. Une vague d’associations pour l’action familiale générale apparaîtra à la fin des années trente sur le modèle de l’Alliance nationale contre la dépopulation déjà sur la brèche. Des associations d’une politique favorable aux nombreuses familles existent aujourd’hui, dans toute la France.

Une autre réalité.

En Afrique subsaharienne, la réalité se présente autrement. Il n’y a ni primes à la natalité, ni associations en mesure de défendre les intérêts de familles nombreuses. Les politiques familiales existantes ont un faible impact sur la vie des familles. En certains endroits, les politiques sociales sont tout simplement absentes. On laisse à charge aux familles de payer les frais d’école, les soins et les médicaments. Conséquence : une déscolarisation ou une non-scolarisation des enfants. La perméabilité aux maladies. Des familles de plus en plus pauvres existent cependant que la montée de la pauvreté se heurte -phénomène nouveau- à l’individualisme outré, à l’indifférence qui caractérise les plus nantis. L’esprit communautaire s’en est allé au-delà des horizons : il suffit de voir le petit nombre de bourgeois qui vivent dans l’abondance à Dakar, dans les quartiers chics de Kinshasa, Kigali, Yaoundé, Lomé ignorant dans quel état de pauvreté vit la grande masse. Dans des nombreux États, on demande aux familles d’assurer les coûts de santé, de la scolarité voire de la création d’emplois qui, on le sait, fait appel au dynamisme du secteur informel. On connaît le phénomène des enfants des rues « fabriqués » par les décennies de mauvaise gouvernance des gouvernements militaires et civils qui se sont succédé dans certains pays. On connaît le phénomène du commerce de trottoir qui a pris de l’ampleur et a fait des adeptes, surtout dans les milieux défavorisés (Brazzaville, Luanda, Bujumbura, etc.) A la limite des moyens, les politiques admettent l’importance d’une action volontariste susceptible de maîtriser leur avenir démographique cependant que dans la réalité, des programmes de planification existants ne reçoivent pas de soutien de gouvernements.

Limiter la fécondité.

En dépit des difficultés qu’elles traversent, certaines familles ne veulent rien entendre du double choix d’espacement entre les naissances et de limitation de celles-ci. Alors qu’elles se plaignent du coût de la vie devenu de plus en plus insupportable. Curieuses sont les raisons qu’elles avancent pour avoir une nombreuse progéniture. Les plus concernées sont celles où le système polygamique est de mise. Ici, on assiste à une course effrénée de procréation : il n’est pas étonnant d’entendre dire une des femmes d’un harem : « le mari préfère la femme qui lui fait le plus d’enfants possible ». En dehors de cette assertion, elles affirment que c’est l’enfant de la femme la plus féconde qui, la mort du mari venu, héritera de tous les biens laissés. Il n’est pas surprenant non plus de constater que cette progéniture est de plus en plus grande chez des familles où l’on se nourrit à peine. Dans celles-ci, on a souvent une conception selon laquelle les présidents, les ministres, les richards et les footballeurs sortent des grandes familles. Chez celles où l’on se fait des idées farouches sur la modernité, il est maintes fois spécifié que les « pilules », « stérilets » et autres « méthodes contraceptives » sont une pure imagination des Blancs. Ils écourteraient la vie et ne seraient que nuisibles à l’organisme humain. Une autre conception qui court les rues africaines consiste à affirmer qu’une nombreuse descendance est un bienfait de la nature en terme d’attachement à la tradition, de promesse de sécurité pour les anciens, les malades, les faibles et en terme de disponibilité d’une nombreuse main-d’oeuvre pour améliorer le revenu de la famille (dans les régions rurales).

Signe des temps.

Au passif des familles nombreuses et pauvres nous épinglons le difficile accès aux études, à l’eau potable ou à l’électricité. Nous notons la malnutrition, l’insalubrité et les épidémies. Il est des zones sanitaires africaines où l’on intègre à peine les programmes de vaccination. Le manque de structures et l’insécurité en sont la cause. On sait que plus de 5 millions d’enfants meurent chaque année en Afrique subsaharienne des suites des maladies contre lesquelles existent des vaccinations codifiées, efficaces et largement expérimentées. L’O.M.S. estimait dernièrement que seulement moins de 10 % d’enfants accèdent à la vaccination. Aux problèmes de manque de structures et de présence d’insécurité s’ajoute la crise économique qui, de plus en plus, plonge des millions de ménages dans l’endettement le plus criant. Les familles nombreuses sont les premières à en faire les frais. Signe des temps : le prix des loyers galope. Paradoxalement, il manque de logements pour tout le monde, qui répondent aux normes d’hygiène et d’urbanisme. L’eau coûte cher, tandis que les revenus moyens par tête d’habitant ne semblent pas évoluer.

Le débat reste ouvert.

En dépit de ces raisons, on met au monde de plus en plus d’enfants condamnés à une mort précoce, sinon à la misère. Il serait aberrant et triste de soutenir que les naissances nombreuses sont une belle chose quand bien même on n’est pas armé pour faire face à certains grands problèmes. La société africaine d’aujourd’hui doit extirper ses préjugés et comprendre que la démographie galopante constitue pour elle un frein à son développement. Les comportements reproducteurs peuvent infléchir les comportements démographiques des uns et des autres et avoir une prise sur le bon fonctionnement des familles nombreuses. Les politiques, eux, doivent prendre leurs responsabilités. Certes, les codes de familles voient le jour çà et là mais, que peuvent-ils devant l’absence des projets de développement efficaces propres à créer des revenus pour des nombreuses familles ?

Cikuru Batumike

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