Kinshasa : tous commerçants !

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kinshasa au jour le jour. Image agencetropiques

Vie au quotidien à Kinshasa, en RDC. Qui veut peut désormais se faire cuire une boule de « fufu » en plein boulevard. À Kinshasa, l’économie informelle (80%) ayant vaincu la formelle (20%), point n’est besoin d’ouvrir un établissement, tout pouvant se vendre dans la rue au vu et au su de l’État. Reportage de Sage Gayala.

KINSHASA, la Capitale de la RdCongo, se mue en super marché à ciel ouvert. L’habitant n’achète et ne consomme désormais que dans la rue. Qui veut une boule de « foufou » chaud peut se la faire cuire le long du boulevard, en plein quartier résidentiel, par des mamans venues des quartiers déshérités. Qui recherche un meuble de bureau ou une chambre à coucher trouve l’article dans la rue. Inutile de visiter l’intérieur des magasins. Désormais, toute l’activité économique s’exerce et se déploie dans la rue et cela n’offusque personne. À la rencontre d’un phénomène qui tire sa source de la pauvreté générale de la population et échappe à l’administration fiscale…

Allées clairsemées, étals vides ou à moitié pleins, le Marché central de Kinshasa est de plus en plus déserté. Les vendeurs ont envahi les rues environnantes pour accrocher les clients, là où ils sont : chez eux. Dès l’entame de la journée, les avenues – Rwakadingi, Kato, Bokassa, Plateau, Marché, Commerce… – sont encombrées par des vendeurs à la criée et des étals à même le sol, obstruant ainsi la voie, obligeant automobiles et passants à se frayer le passage sous l’œil indifférent des agents de circulation routière. Les tenanciers des boutiques et magasins eux aussi ont transformé les devantures de leurs établissements en étalages.

La Capitale donne désormais l’impression d’un grand super-marché à ciel ouvert. De jour comme de nuit, tout se passe, se négocie, se fait, se vend et s’achète dans la rue. Tous les produits d’import tels les véhicules, machines et équipements ménagers, textiles, gadgets et des produits vivriers sont proposés sur le trottoir, sans que cela ne gêne personne. Toute l’activité économique s’y exerce et s’y déploie désormais aux dépens des marchés et même des shoppings qui paient taxes et impôts à l’État. « Le commerce de trottoir, un genre nouveau à Kin est à tout le moins entretenu par les agents de l’administration du marché pour contourner la traçabilité des taxes publiques. Les vendeurs assis aux abords des rues payent des taxes qui ne sont pas comptabilisées dans le livre de caisse de l’administration du marché », explique un vendeur sur l’avenue du commerce. Pour avoir un étal au marché central, il faut débourser des dollars. Chaque vendeur assis dans les environs du marché central s’acquitte d’une taxe journalière de perçue par des agents de la commune. Le service des affaires économiques de l’Hôtel de ville de Kinshasa recouvre en début et en fin de semaine une grande somme d’argent par étal. À cela s’ajoutent d’autres impositions pour le parking, la salubrité, la patente et pour la fiche d’enregistrement.

Tous commerçants
La multitude de taxes pousse les vendeurs à déserter les marchés publics pour le trottoir. « Si on ne nous chasse pas des rues, c’est parce qu’il existe une perception parallèle des taxes par tous ces services. Et cela fait nourrir son homme », fait remarquer Mbuta, vendeur d’articles de sport. Les tracasseries ont favorisé le commerce ambulant de trottoir qui échappe non seulement au contrôle fiscal de l’administration de l’Hôtel de ville, mais aussi à celui des agents véreux. Ce commerce ambulant a ses niches : les lieux publics constamment pris d’assaut par des vendeurs ambulants au battage commercial très agressif. Difficile de résister à la tentation d’acheter tant le matraquage est à la limite du viol psychologique. On achète même quand on n’en a pas envie.

Rien à faire, notre belle et bonne ville de jadis est transformée en un grand centre de négoce. Le phénomène de commerce ambulant de trottoir, reflet de l’émergence de l’économie souterraine qui absorbe l’activité économique à hauteur de 80 pc et qui échappe donc au contrôle fiscal de l’État, tire sa source de la pauvreté générale de la population dès la fin des années 70. Déjà à cette époque, feu Tabu Ley Rochereau, comme dans une sorte de pulsion prémonitoire, y avait consacré une chanson dans laquelle il pérorait que tout le monde était devenu commerçant à Kinshasa. Et depuis, le commerce de trottoir a pris de l’ampleur et a fait des adeptes, surtout dans les milieux défavorisés. Ce sont les « chailleurs », les « coopérants », les « Italiens » ou autres « Romains »… Qui, à défaut de se fixer au coin des rues, furètent bureaux, cabarets, restaurants et même les résidences pour vendre ou proposer des services. Dans les alentours de nos hôtels, services publics, bref de tout lieu supposé être fréquenté par ceux qui ont le cash, se dressent des gargotes, débits de boisson appelés ici « Nganda », salons de coiffure, cabines téléphoniques publiques…

Comme des abeilles
Des marchands ambulants y tournoient comme des abeilles en quête du pollen que secrètent les fleurs. Devant l’hôtel Memling, en plein centre-ville, s’entremêlent vendeurs de pains, de boissons sucrées, de cartes prépayées de téléphone, cireurs de chaussures, antiquaires, coiffeurs, changeurs de monnaie, filles de joie, voire des mamans qui tiennent des gargotes où l’on sert des mets locaux – fufu, haricots, pondu, etc. -. Pis que cela, devant le siège de la société Orgaman sur l’avenue Likusa à la Gombe, des familles entières y squattent, vendent de tout jusqu’au charme. En un mot, un village érigé en plein quartier résidentiel de la Gombe. Les contraintes de la vie ont donc jeté dans la rue toute cette masse de jeunes Kinois désoeuvrés et de ménagères en quête de survie. Tout le « résidu » d’enfants que l’école a rejeté faute de payer les frais scolaires vient grossir les rangs de cette armée de vendeurs ambulants. À Kin, ça s’appelle « article 15 », « effo perso » – pour effort personnel -, « chaille », « kobeta libanga ou caillou » – pour travailler. En un mot, la débrouille. Ce sont en général des jeunes gens, filles et garçons, de 10 à 30 ans en moyenne, habitant des quartiers populeux de Masina, Kimbaseke, Ngaba, Kisenso, Selembao, Matete, Bumbu… qui se lèvent chaque matin, gagnent le centre-ville par le train ou les taxi-bus, s’approvisionnent et arpentent la ville pour vendre divers produits locaux et d’import.

Les petits vendeurs de cacahuètes, biscuits, œufs, cigarettes, etc., se donnent le devoir de suivre à la radio les communiqués nécrologiques pour se rendre aux lieux mortuaires afin de se faire une aubaine. Savoir où ces jeunes gens s’approvisionnent reste un mystère. « Nous nous approvisionnons ici même en ville auprès des grossistes ou bien nous traversons à Brazzaville. Souvent nous ne gagnons presque rien parce que nous vendons parfois au prix du magasin », confie Thomas Boketshu, vendeur des bric-à-brac sur l’avenue Lukusa. « Pas facile, la débrouille », fait remarquer son ami, Hilaire Tamba. Marcher sous la canicule, affronter les policiers, passer parfois la nuit à la belle étoile, crier à longueur de journée, la « chaille » ou le commerce de trottoir a tout d’un parcours du combattant. Tous entonnent comme un hymne le slogan du chanteur rd-congolais, le Wenge BCBG JB Mpiana, « chemin de fer », c’est-à-dire l’homme doit se battre pour réussir.

Affaire de tribu
« Souvent ce qu’on gagne dans la journée ne sert qu’à faire bouillir la marmite ou à noyer nos soucis dans un verre de bière le soir », déclare Simon Ntela, vendeur des cacahuètes, qui dit n’avoir aucun projet de vie si ce n’est que vivre au jour le jour. Comme lui, beaucoup de jeunes kinois sont résignés. Ils ont seulement l’espoir qu’un jour, eux aussi, pourront réussir dans la vie. Le commerce de trottoir a ses particularités. Les pratiques sont désormais identifiées à des tribus ou aux habitants d’une commune. Par exemple, dans la vente des costumes ou chemises de la friperie, ce sont les Mongo, une tribu de la province de l’Equateur. On les retrouve également dans la vente des poissons fumés ou la viande boucanée. La vente des pains à la criée est l’affaire des Yaka, une tribu de la province de Bandundu. Pour la plupart, ils viennent du camp Luka, leur réserve naturelle. Le commerce des fruits et d’autres produits vivriers est assuré par des filles et mères provenant des quartiers périphériques de Kinshasa. Pour acheter un véhicule d’occasion il faut aller voir du côté de Ndjili. Avec le commerce de trottoir, le Kinois, n’achète et ne consomme que dans la rue. Ce qui rajoute à l’insalubrité dans la ville avec ces emballages qui jonchent les artères et les caniveaux.

Sage Gayala

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