Le Valais entre bains thermaux et festival de littérature

L’auteur Julien Maret, dans le thème  « La musique des langues: de la Rengaine à la Tirade-Lecture et discussion en compagnie du traducteur Christoph Roeber » à l’ancienne gare. Modération : Camille Luscher. Copyright agencetropiques

L’auteur Julien Maret, dans le thème « La musique des langues: de la Rengaine à la Tirade-Lecture et discussion en compagnie du traducteur Christoph Roeber » à l’ancienne gare. Modération : Camille Luscher. Copyright agencetropiques

« Le jeudi 2 juillet, une randonnée littéraire en compagnie des auteurs et autrices ayant participé à l’anthologie «Einen schweren Schuh hatte ich gewählt partira de Kandersteg pour rejoindre Loèche-les-Bains par le col de la Gemmi. » prévenait un communiqué des services média de la manifestation. Tradition respectée. Jour J pour les organisateurs du festival, les invités étaient au rendez-vous. Pour un programme savamment concocté autour de la littérature. Il s’agit de la rencontre littéraire la plus originale qui se déroule, chaque année, dans le village touristique de Loèche-les-Bains (équivalent allemand de Leukerbad), en Valais, apprécié pour ses montagnes et ses bains thermiques.

Il était une fois

Le libraire et éditeur Ricco Bilger Copyright UAH

Le libraire et éditeur Ricco Bilger Copyright UAH

Au départ de cette organisation qui prend de plus en plus de l’ampleur, l’initiative d’un homme. Le libraire et éditeur Ricco Bilger, originaire de Loèche-les-Bains, qui travaillait à Zurich à cette période. A la tête de la plate-forme des maisons d’édition indépendantes de Suisse (Swiss Independant Publishers), il invite, en 1996, un groupe d’amis passionnés à se joindre à lui pour mettre la littérature au centre de son village natal. Le lancement se fait en un lieu modeste : le salon de coiffure familial à Loèche-les-Bains transformé en librairie. Patiemment, mais sûrement, Ricco Bilger réalise son rêve. En 1999, il se réjouit de la symbiose qui peut naître de la rencontre entre les lettres et le thermalisme de montagne. Premier parmi les premiers à être passé au festival, Paul Nizon, classique de la littérature allemande ne disait-il pas en 1999 : «Le niveau des écrivains invités est élevé et l’organisation pleine de fantaisie. Je trouve cet endroit très intéressant. Il a vraiment une dimension internationale. » Le temps ne l’a pas démenti. De l’ouverture vers des auteurs de langue française, il se montre optimiste. «Oui, bien sûr, mais il y en a encore bien trop peu. Je ne comprends pas qu’ici, à la frontière des deux langues, l’on ne développe pas davantage ce volet. Il est urgent de faire participer les auteurs de langue française.»

Dans le bain asséché

Des lecteurs en attente d’une séance de lecture. Dans le bain asséché. Copyright agencetropiques

Des lecteurs en attente d’une séance de lecture. Dans le bain asséché. Copyright agencetropiques

A chaque édition, plus ou moins une semaine est entièrement consacrée à la littérature. Le festival se tient habituellement en début du mois de juillet. Particularités : des lectures sont assurées par des auteurs connus ou inconnus, en milieu fermé ou en plein air, notamment à minuit, sur le col de la Gemmi situé à 2350 mètres d’altitude; des débats littéraires et des ateliers d’écriture ; un colloque de traduction et des randonnées littéraires. Tout au long du festival, le public prête l’oreille, en différents endroits, aux textes lus par des auteurs venus de nombreux pays, dont la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne, voire la Grande Bretagne, l’Iran, le Nigéria, la Belgique, les Etats-Unis, l’Afrique du sud, etc. Chaque lecture se prolonge, quand le débat l’impose. La langue de travail est l’allemand. Il y a usage du français ou de l’anglais, en des rares occasions, lors des lectures de textes allemands traduits.

Particularités d’un lieu d’échanges

Lecture avec Heinrich Steinfest au-dessus des gorges de la Dala. Copyright agencetropiques

Lecture avec Heinrich Steinfest au-dessus des gorges de la Dala. Copyright agencetropiques

Le festival de littérature de Loèches-les-Bains a réussi à communier les thèmes et le lieu de son déroulement. Une littérature dans la nature. Des mots récités dans un lieu idyllique : le Haut-Valais. Dans des lieux insolites telle la piscine asséchée. En effet, ce qui caractérise ce festival, ce n’est pas tant la polyphonie des textes qu’on y lit ; la diversité culturelle des écrivains qui le fréquentent ou la présentation de leurs œuvres ; les discussions qui en découlent, entre quelques verres. C’est surtout sa force de faire rêver. C’est cette opportunité de faire aimer la littérature activement. En parcourant les versants escarpés de la Gemmi et du Torrent, tout autour du village thermal. On aime la promenade organisée chaque année dans les gorges de la Dala, le passage dans des paysages à couper le souffle, et les lectures dans des endroits bucoliques ; la randonnée entre 1888 et 2314 mètres d’altitude, reliant le canton de Berne au canton du Valais, sur fond des lectures de textes tirés du Guide de randonnées littéraires. Dans les deux cas, un guide emmène des amoureux des lettres dans des lieux inspirants de la nature, pour en apprendre plus sur la région, par le biais des extraits littéraires. Autre élément de poids, le colloque de traduction. 2015 : lors d’un atelier de traduction organisé conjointement avec le Colloquium littéraire de Berlin, l’auteur suisse Peter Stamm s’est présenté avec les traducteurs de ses œuvres les plus récentes. En effet, comme dans ses précédentes éditions, la manifestation aborde la dimension créatrice de la traduction. Objectif : mettre en lumière le processus traductif, à travers le pouvoir qu’a la traduction à influer sur la création d’un texte dans ses différentes expressions : explorer la relation entre auteur et traducteur en terme non seulement du langage, mais également de complicité littéraire.

Un immense succès

Des randonnées littéraires par beau temps. Copyright agencetropiques

Des randonnées littéraires par beau temps. Copyright agencetropiques

Hans Ruprecht et Anna Kulp ont raison de se réjouir. Médiateurs littéraires, ils sont responsables du programme que l’association d’utilité publique du festival met sur pied, soutenu par l’Office du tourisme, les hôteliers et différents partenaires touristiques ou culturels de la région et de Suisse. Deux professionnels que tout rapproche, qui ont fait connaître leur satisfaction à l’occasion de la soirée de clôture de la 20ème édition du Festival International de Littérature, du 3 au 5 juillet 2015 derniers. A mettre à leur bilan : deux décennies d’une littérature internationale en mouvement. Ce festival à la tête duquel ils jouent un rôle important, depuis les dix ans qu’ils en ont pris la responsabilité, a plus que fait ses preuves. Il a assis sa renommée au-delà des frontières suisses. Il a répondu aux attentes de tous les acteurs en présence. Des auteurs, en premier lieu, mais aussi un public friand de la littérature. Ils ont eu, pour la seule édition 2015, à s’imprégner davantage du rôle qui revient à la littérature dans la société. Thème de travail : «Perspectives: Littérature et société aujourd’hui et demain» Autour de cet intitulé, des auteur-e-s, philosophes, critiques, et linguistes ont échangé, discuté pour finalement démontrer à quel point la littérature est un pilier indispensable à la survie de n’importe quelle communauté d’êtres humains. Depuis 2011, des échos significatifs ont mis en lumière la part que le festival de Loèches-les-Bains apporte à la bonne santé des lettres dans le monde. Aujourd’hui, le festival est partenaire suisse de l’ « Europäischen Literaturhaus ».

Vingt-ans après…

Le temps des débats, la voix des auteurs. Copyright agencetropiques

Le temps des débats, la voix des auteurs. Copyright agencetropiques

Vingt-ans après, le festival a tenu son pari. Timidement mais continuellement, il trace son sillon, par le biais des lectures, des colloques, des randonnées. Il met à contribution différents endroits de la station et, en premier lieu, les bains. Le cinq-étoiles Sources des Alpes, d’autres hôtels de standing, la nature environnante du col de Gemmi que l’on survole et on atteint par le téléphérique pour une lecture de minuit, le joli cinéma Rex, l’ancienne gare, la salle de théâtre de l’école du village sont, tour à tour, mis à contribution pour le bonheur des écrivains, des lecteurs et des critiques littéraires. Venus des quatre coins du monde, environ 300 auteurs ont pris part à cet évènement. Ils ont donné leur caution à cet événement dont l’importance se justifie amplement dans le réseau littéraire international. Plus que jamais, la dimension internationale du festival ne semble pas se démentir. A voir des écrivains de renom qui ont honoré de leur présence cette manifestation, ses organisateurs ont de quoi être optimistes pour la suite. De ses débuts à ce jour, des plumes confirmées ou en phase de l’être ont été accueillis par le festival. Paul Nizon, James Hamïlton-Paterson, Malika Wagner, Robert Schindel, Urs Widmer, Salman Rushdie, Fatou Diome et autres Jonathan Safran Foer y ont pris la parole.

Cikuru Batumike

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